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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 08:45

Texte d'Yves-Ferdinand Bouvier


Et voilà qu'on proclame la Sixième ! Il fallait s'y attendre, depuis le temps qu'on parlait de changement... et cette fois, ça y est, il a ébranlé les plus vifs comme les moins mobiles, il n'y a plus aucun moyen de lui échapper ! Bien sûr, on ne brûle plus les opposants au pouvoir sur la place publique, mais on les aide à se consumer à petit feu : ça procure davantage de plaisir à ceux qui craquent les allumettes, paraît-il.
Tenez, pas plus tard qu'hier, monsieur Anselme, le locataire du galetas, qui est écrivain et qui vit seul avec sa misère, a reçu un avertissement ! Et les deux policiers qui sont venus le lui donner ne plaisantaient pas, je peux vous l'assurer : c'est moi qui ai passé la pommade sur les tuméfactions du pauvre homme... Tout ça parce qu'il avait osé publier un poème sur la rose dans un magazine de jardinage ! C'est sûr, avec les nouvelles directives de protection de la pensée personnelle, il va lui être encore plus difficile qu'avant de gagner sa vie - et, comme il l'a si justement formulé, la Sixième sera un régime friqué pour les riches et fliqué pour les pauvres.

Mais le métier d'écrivain n'est pas la seule profession dont la liberté d'exercice est menacée par notre nouvelle Constitution : madame Andrée, qui habite l'entresol, si commode pour ses activités professionnelles grâce à son entrée indépendante par le balcon, a eu droit elle aussi à l'avertissement des policiers... Déjà que, depuis quelques années, elle avait perdu le droit de travailler en plein air, voilà qu'on lui interdit à présent de travailler à domicile !
C'est bien sûr la fameuse question de la traçabilité sanitaire, amplement défendue par les magistrats au cours des derniers mois, qui sert de couverture au spectre du puritanisme ; mais quand je me remémore le nombre de clients qui défilaient jour et nuit sous le balcon de l'entresol, je me dis qu'il y a de l'hypocrisie dans l'air, c'est mathématique ! En tout cas, les messieurs devront songer à se débrouiller autrement, car les policiers ont mis madame Andrée hors-service pour un bon bout de temps - ils sont venus à quinze, et ils ont pleinement exercé leur droit de brutalité nouvellement inscrit dans notre Constitution : les cris étaient si perçants que même monsieur Anton, qui a fait le Viêt-Nam et qui est devenu sourd pour avoir assisté de trop près à l'explosion d'une grenade, est descendu de son cinquième étage ! Dire qu'il était prêt à enfoncer la porte de l'entresol pour secourir l'infortunée ! Mais je l'ai informé que la police était déjà sur les lieux : alors il est remonté vers son cinquième étage, et moi je suis retourné dans ma loge en retenant mes larmes... Ce n'est que plus tard, après le départ des policiers, que je suis revenu chez madame Andrée pour lui donner la fin du tube de pommade de monsieur Anselme - mais, à cause de la géographie de ses intumescences, je l'ai laissée se la passer elle-même.
Maintenant, moi aussi j'ai peur. Peur que le Chef Suprême de la Sixième m'empêche de faire mon métier. Peur que la police vienne demain dans ma loge m'avertir que les gardiens d'immeuble sont les ennemis du pouvoir, parce qu'en centralisant les bavardages des locataires ils font fermenter le terreau sur lequel se fomentent les révolutions.
Alors je suis allé consulter mademoiselle Zelda, la locataire du premier, qui est voyante et qui possède une boule en vrai cristal dans laquelle elle voit le futur avec une certitude qui l'effraie elle-même. Nous avons d'abord parlé de la Sixième et de son Chef Suprême, Salocin - à voix très basse, par crainte que des policiers tapis dans l'ombre de l'escalier ne nous entendent. Je n'avais jamais vu mademoiselle Zelda dans un tel état : elle tremblait toute, de la tête aux pieds - elle tremblait toute, parce qu'elle savait : le Six, comme il est écrit dans l'Apocalypse, est le chiffre de l'Antéchrist ; et le S de Salocin est l'initiale de Satan ; ainsi, il y aurait de plus en plus de policiers, on pourrait de moins en moins faire de choses, et on se retrouverait tous en enfer.
Nous avons encore baissé la voix d'un ton. Maintenant, nous avions l'impression que les policiers n'étaient plus dans l'escalier, mais derrière la porte, l'oreille collée contre le bois du panneau, et puis aussi dans le placard de la cuisine, immobiles et raides comme des manches à balai - et derrière le rideau du bain, prêts à nous figer le sang comme une douche froide. Je n'osais plus demander ce que j'étais venu demander. J'allais prendre congé de mademoiselle Zelda sans lui en parler, mais c'est elle qui m'a glissé à l'oreille une question sur l'objet de ma visite : je lui ai donc avoué que je m'inquiétais de savoir si je pourrais continuer à exercer librement mon métier. Dans le plus grand des silences, elle m'a invité d'un geste sobre à me rasseoir, s'est concentrée sur sa boule de cristal qui s'est mise à scintiller comme une étoile naissante dans la pénombre - puis, après avoir rougi sous l'effort de la concentration, elle a murmuré d'une voix pâle :
- Non, vous n'allez plus exercer votre métier. Je vous vois prenant votre retraite à la campagne.
Ma retraite, bon sang ! J'avais oublié qu'elle me pendait au nez comme la pomme au pommier... quelle bonne nouvelle dans la cacade publique ! Je vais donc faire mes valises et partir à la campagne, là où les policiers ne vont pas parce qu'ils n'y trouvent pas assez de matière première pour exercer leur droit de brutalité : du moment que je ne les aurai plus dans les pattes toute la journée, la Sixième ne m'empêchera pas de me préparer à mourir en paix.

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Published by Antidata - dans Textes
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commentaires

Romain 08/12/2008 10:00

Très bon texte. Yves-Ferdinand Bouvier est une recrue de choix pour antidata qui montre ici qu'elle sait toujours dénicher des auteurs de talent. Longue vie à la nouvelle formule!

Antidata 21/12/2008 13:11


Un autre texte d'Yves-Ferdinand Bouvier paraîtra en janvier. Inscrivez-vous à la lettre d'information pour en être informé.


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