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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 00:00
texte de Romain Protat

Ça y était, tout Paris (1) bruissait de la rumeur : « on » avait publié une critique de mon dernier roman. Presque six mois avant la date prévue de sa sortie. Ce roman, tout le monde l'attendait. Ce n'était pas de la hâblerie que d'en être conscient. Il en va de certains auteurs comme de criminels en liberté : leurs dernières œuvres sont attendues. Je suis de ceux là. Mais j'avais été victime d'un tireur embusqué, de cet échappé du corps franc de la République des Lettres, blogueur célèbre mais aussi indélicat qu'anonyme. Blogueur, je déteste ce mot. Barbarisme écorchant les oreilles de n'importe quel francophile. Jusqu'à quand encore ? Les Immortels n'allaient pas résister longtemps à « l'usage », cette sacro-sainte règle qui régit la consécration des mots et leur entrée dans le dictionnaire. Les Immortels ne sont pas contre cette règle. La plupart d'entre eux, à moins d'une percée majeure dans la médecine, ont l'assurance de ne pas survivre assez longtemps pour prendre la responsabilité de leurs actes. Je ne suis pas contre non plus. Je prône d'ailleurs l'application stricte de la règle dite de « l'usage » dans la Morale. Que toutes les conduites « en usage » fassent une entrée fracassante dans l'Éthique et j'aurais le sentiment du devoir accompli. Quand mes propres perversions ne seront plus que des us et coutumes, j'aurais l'impression d'avoir fait avancer la société, de même que le geôlier fait avancer le condamné, sans jamais avoir à se préoccuper de ce qu'il se passe une fois qu'il l'a mené jusqu'au bourreau. Mais passons. Dans le cas présent, blogueur est un mot ne servant qu'à qualifier un échotier anonyme au service de sa propre gloire. Celui-ci était spécialisé dans la description des remugles du landerneau littéraire. Soucieux de dénoncer les intrigues et les vengeances matricides agitant la République de Lettres, il avait nommé son blog (comment ne pas être gêné par la sonorité vomitive de ce mot ?) « la République d'Electre ». Très bien informé, c'était un agent double. La 5ème colonne du reste du monde. C'était l'un d'entre nous, il ne pouvait en être autrement. Il savait trop de choses pour être extérieur au sérail. Tout le monde en était conscient, le détestait et l'enviait pour sa liberté, sa lâcheté, son arrogance, ses bons mots et son absence totale de décence, et surtout sa manière de dépeindre les conflits qui nous agitaient, ces guerres qui avaient d'intestines autant le nom que l'odeur. Il se présentait comme un Robin des Bois de la gloire littéraire, dépouillant les riches pour distribuer aux pauvres, redresseur de tort bien décidé à être la voix de la vérité dans notre régime autoproclamé et signait ses papiers Fantomas ou Arsène Lupin, selon son humeur. Il n'était qu'un bouffon, le fou de la Reine, et n'en était pas dupe. Car pour dire vrai, la République des Lettres n'a rien d'une république. C'est une cour. Elle a ses salons où l'on cause, ses secrets d'alcôve, ses chapelles et cette odeur caractéristique d'Ancien Régime, ces relents de poudre, de vieille perruque sale, de vinaigre et d'encens capiteux qui cherchent à dissimuler les exhalaisons des corps dévorés par des mouches de taffetas celant les cicatrices de vérole. Son monarque en est la courtisane invisible et moribonde qu'on nomme La Littérature, vieille catin précieuse et fardée, percluse de maladies vénériennes à force d'être cette chose publique consentant à tous les viols, vestale tartuffe qui aime qu'on lui crache au visage pour mieux lui rendre hommage dès qu'elle a la croupe tournée. Il n'a jamais été commis autant d'ignominies au nom de la Religion, de l'Amour, de l'Honneur, de la Race ou du Plaisir qu'il en a été en celui de la Littérature, Hélène non plus de Troie mais détruite. Toutes les bassesses sont permises sous son haut patronage. Et comme toutes les Majestés de droit déessique (2), ses caudataires n'aiment rien de mieux que d'observer sa merde du matin, aruspices a posteriori des excréments matutinaux de la Très Sainte Pute. Mon prochain roman était l'une de ses excrétions. Elle serait disséquée, sa forme, sa couleur et sa densité en serait analysées, et l'on en déduirait l'état de santé de la Littérature à travers ma propre « production ». Ne vous méprenez pas, être un organe excréteur de l'Impératrice me convient très bien. J'en tire des avantages conséquents. Les vieillards libidineux comme moi font des serviteurs dociles, faciles à contenter. La chair fraîche rend les ogres serviles et zélateurs. Cette fois cependant, j'étais une victime. Personne ne savait comment il avait pu se procurer mon manuscrit. Pour ma part, je me suis refusé à tout commentaire. La nature ayant horreur du vide, mon silence embrasa les salons où l'on cause. Mon roman parlait de l'accession fictive au pouvoir d'un petit caporal corse lors de la dernière élection présidentielle. Une œuvre de pure fiction. Une uchronie politique mettant en scène un être mû par une rage sourde et sa rencontre avec le peuple ; et l'adéquation totale entre lui et l'ensemble de la nation qui s'ensuit. À travers son portrait, c'était celui du pays que je dressais. Sous la forme d'un journal de guerre j'expliquais pourquoi en tant qu'incarnation du peuple, Messie-concrétion, Franc(ais)e urbi et orbi, il n'y avait d'autre alternative que le Gypaète prenne une Gaulle consentante « à la hussarde » et l'engrosse avec des idées de grandeur. L'avis du blogueur concernant mon roman était mitigé. J'avais toujours été un de ses sujets de prédilection. Il alternait bénédictions et anathèmes à mon égard, me reconnaissant certains défauts et fustigeant mes qualités. Il dénonçait mon insupportable et caractéristique usage des notes et renvois en bas de page (3), mes digressions incessantes, mon style convenu, saluait parfois mon imagination et mon habileté. Des banalités en somme, le service minimum de la critique littéraire, à peu près aussi intéressant qu'une correction de copie de français par un prof de sixième. Tout cela sentait la note hargneuse au Bic rouge entre deux réunions syndicales et le tabac à pipe froid. Et ce qui devait arriver arriva : certains, qui affirmaient connaître l'identité secrète de l'anonyme, commencèrent à assurer avoir eu accès à l'intégralité du texte. D'autres se contentaient de dire qu'une personne très proche leur en avait fait un compte rendu. Tout portait à croire que le rédacteur de la République d'Electre n'avait pas su garder l'exclusivité de mon roman. C'est à partir de ce moment que je pus réellement bénéficier d'une critique constructive. Tous mes coreligionnaires avaient un avis. Sur mon génie déclinant ou sur ce qu'il me restait dans le ventre  (4). Sur ce que j'avais été, étais ou serai peut-être encore dans un paysage littéraire qui ressemblait de plus en plus à un champ de coton entretenu par des esclaves disciplinés et de moins en moins à un champ de bataille. Rapidement les camps se formèrent, mes partisans défendant la forteresse que j'étais devenu contre les assauts de mes détracteurs. Anicroche de fosses sceptiques qui s'imaginait guerre de tranchées. Assis dans un Chesterfield confortable, prenant la posture de l'auteur blessé par cette intrusion dans son œuvre, je laissais la rumeur remonter jusqu'à moi comme un saumon qui vient frayer. Ce ne fut finalement qu'une blitzkrieg. Un événement en chassant un autre, cela ne dura pas longtemps. Je ne fus plus le centre de l'attention à compter du moment où une association familiale porta plainte contre un jeune auteur décrivant avec force détails des orgies pédo-nécrophiles dans son dernier opus (83 pages, écrit gros). Un nouveau coup venait de modifier la face de l'échiquier, les pions prenaient de nouvelles positions. J'allais pouvoir réintégrer le Monde. Dorénavant je savais de quoi parlait mon livre. J'en connaissais les qualités et les défauts. Il ne me restait plus qu'à l'écrire. Ou à le faire écrire, selon mon humeur. J'avais six mois pour aller au-delà de la pseudo-critique que j'avais anonymement mise en ligne par le biais de mon alter ego obscur, mon personnage de blogueur initié, et amener ce manuscrit que tout le monde avait déjà lu dans les bureaux de mon éditeur.

Rue Bonaparte, en plein cœur de Paris.



1 - Note à l'attention de ceux qui ne connaîtraient pas (il paraît qu'il y en a, ceux qu'on appelle les lecteurs, ceux qui n'écrivent pas, les autres) : Paris est une ville située entre le boulevard Montparnasse au sud et la Seine au nord. Elle est parfois appelée « le 6ème arrondissement » par l'administration des Postes ou encore « Saint-Germain des Prés » par les touristes. Paris peut cependant se situer à Marrakech ou dans le Lubéron à certaines périodes de l'année.
2 - Déessique n'est pas un barbarisme, c'est un néologisme. Contrairement à vous, je ne commets pas de barbarisme. Moi, je crée des néologismes. Pour la simple raison que je suis du bon côté de la licence, qu'il s'agisse de la licence poétique ou de la licence des mœurs.
3 - Selon lui, cette fâcheuse habitude traduisait mon incapacité chronique à structurer correctement ma pensée et mon discours (c'était, toujours sous sa plume, presque aussi insupportable que mon abus des parenthèses).
4 - L'image parle d'elle-même : que nous reste-t-il dans le ventre au final si ce n'est de la merde ?

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Published by Antidata - dans Textes
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commentaires

FM 09/12/2008 17:55

Au terme de cette longue absence, voilà un texte sur la République bananière des lettres qui montre que chez aNTIDATA on a décidément conservé intact le sens de la chute!

Antidata 21/12/2008 13:09


D'autant que l'abyme se révèle infini...


antidata

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