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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 15:20

Samuel Socquet a publié un recueil de nouvelles "Enfin seuls", aux éditions La Gabrielle, en 2007. Il est aussi l'auteur de pièces de théâtre et d'essais. Il a animé plusieurs ateliers d'écriture.  "Amère alliance" est une nouvelle inédite, qui a été inspirée à l'auteur par la première scène de "Chantier Musil", un spectacle de danse du chorégraphe François Verret.    

Pour écrire à l'auteur : samuel.socquet@gmail.com

 

Amère alliance

 

 

J’observe le mirage qu’il est convenu d’appeler mariage. Je contemple l’illusion qui enveloppe ces personnages, c'est une brume qui les fait ressembler à des apparitions perdues dans le matin, quand l’aube ne s'est pas encore tout à fait installée. Des apparitions brumeuses ? Ils hurleraient s'ils m'entendaient, ici chacun voudrait se distinguer. Certains s’enorgueillissent d’y être parvenu, d’autres pleurent de ne pas avoir réussi. Je scrute les masques qu’ils portent tous, ceux qui sont arrivés et les autres, qui rêvent que leurs enfants arrivent pour eux. Les glorieux et les malchanceux, mélangés par la grâce du plan des tables. Dans le brouhaha lancinant, des bruits de couverts contre les assiettes, des tintements de verres que l’on entrechoque et, de temps en temps, le POC d'une bouteille que l'on débouche et qui traverse la salle de bal. Ils servent déjà le vin rouge... Quand cette nouvelle comédie a-t-elle commencé ? J'ai l'impression d'être assis à cette table depuis une éternité. J'ai l'impression d'avoir passé ma vie assis à la table de cette vaste comédie. Une farce même pas drôle. Tout à l’heure ce sont les bouchons de champagne qui sauteront vers le plafond, alors ce sera le moment de se lever, sous les hourras, les sifflets et les applaudissements, on devra ostensiblement se prendre par la main, gagner la pièce montée et la trancher avec délicatesse, là les flashes crépiteront, les flashes des intimes, des pique-assiettes et des voyeurs unis en une grande lumière qui nous aveuglera tant qu’on ne distinguera même pas les figurines de sucre posées sur le gâteau, tout en haut, lui en costume sombre, un sourire peint en rouge au travers de son visage, elle vêtue d’une robe blanche et d’une longue traîne qui se perd dans le glaçage. Elle devra le manger goulûment, je devrai la croquer tout entière, jusqu'à la moindre miette de sa traîne infinie, tous siffleront jusqu'à ce que j’avale le dernier morceau de ce sucre écœurant. Les sifflets redoubleront, les hourras se feront hystériques, à ce moment-là on devra s’embrasser, les Viva !! fuseront, les flashes seront encore plus violents que tout à l’heure, sous leur éclair unique je ne distinguerai même pas ses paupières. Puis on devra ouvrir le bal. A moins que ce ne soit à son père de la guider pour la première danse ? Je ne me souviens plus. Ma mère m’a fait répéter les étapes ce matin mais je les ai déjà oubliées, elles se superposent avec celles de la première fois et tout ça s’embrouille. Ça ne devrait pourtant pas, toutes ces étapes sont rigoureusement identiques. Convenances… C’est ma mère qui jubile, au bout de la table d’honneur. Horreur. Elle a réussi. Rien ne l’arrête jamais. J’ai cédé la première fois, de guerre lasse, j’ai toujours été incapable de résister longtemps à ses exigences, ses insistances. L’honneur. L’honneur de la famille, tu comprends ça ? Oui, l’horreur, je la comprends maman. L’horreur du premier Oui, de la première pièce montée pleine d’une crème déjà si écœurante, du premier pas de danse avec eux tout autour, les mêmes qu’aujourd'hui, qui portaient déjà ces mêmes masques, certains semblent juste un peu plus fatigués. Le premier pas de danse… Oui, je me souviens, c’était à nous d’ouvrir le bal et ce soir il va falloir recommencer. Convenances… Je sens son genou se presser contre ma cuisse gauche, aux oreilles elle porte de longues guirlandes de diamants, ça scintille dès qu’elle bouge sa petite tête de moineau, son genoux frêle (racé dit ma mère) se fait plus insistant. Je suppose que je devrais le caresser. Convenances… Je m’exécute, le regard toujours rivé sur la vaste salle, les petits chaises, leur velours grenat caché par les longues robes des femmes, leur bois doré que les hommes les moins convenables ou les plus imbibés ont recouvert de leur veste, chaque fois que l’un d’eux se met en chemise je surprends l’air désapprobateur de ma mère. C’est elle qui dirige le bal du repas par les gestes discrets qu’elle adresse au maître d’hôtel. Elle adore ça. Elle tenait à ces chaises de bal, à leurs pieds si délicats, elle a dit que la première fois ça manquait de classe, que ces chaises de salle des fêtes lui ont gâché tout son plaisir. Je ne sais pas ce qu'est une chaise de salle des fêtes, mais ma mère a des idées très arrêtées sur ces choses-là. Le moindre geste de son quotidien obéit déjà à des règles très précises, alors une journée comme celle-ci… Ce sera un événement mon chéri, tu verras. On t’en reparlera encore dans vingt ans. Tu me remercieras. La première fois on n’avait pas vu assez grand, mais cette fois-ci la cérémonie sera grandiose, la soirée inoubliable. Si elle savait… Ma mère est magnifique, elle se figure que l’or des chaises de bal, les lustres de cristal et les majordomes en queue de pie sauveront cette union de son inévitable naufrage. Maintenant elle y va carrément avec sa main petite (distinguée assure ma mère). Son genou n’a cessé de frotter ma cuisse depuis tout à l’heure, comme si ça ne suffisait pas elle y a rajouté sa main, celle qui porte le solitaire que ma mère a choisi avec elle. Honneur… Par instants je perçois dans le tumulte son rire aiguë. Comment sera sa voix le matin au réveil ? Se pourrait-il qu’elle soit encore plus aiguë que là, maintenant ? La précédente avait une voix grave, j’aimais bien sa voix cassée au réveil, c’est ce qui m’a le plus manqué quand on a décidé de faire chambre à part, sans rien en dire à personne. Convenances… Honneur… Je tenais à faire bonne figure auprès de ma mère, auprès de mon père, auprès de mes frères. Aujourd'hui je me persuade que je m’en fous, pourtant je suis assis là. A la place d’horreur de la table d’honneur. Je suis si lâche que j’ai encore cédé à leurs injonctions à tous, à leur inlassable insistance. Dépêche-toi ! Tes neveux nous réclament des cousins !! Mon fils aîné célibataire ? Pense à ma réputation, que diront mes associés ? Toi, mon fils ? Toi, seul et sans enfants ? Tu veux que ta mère ait honte de toi ? Au début j’ai tenu bon, j’espérais qu’ils se lasseraient.

J’ai résisté moins d’une année.

Avec la précédente à la voix grave, on est passé devant le juge au printemps dernier, c’était un vendredi 21 mars. Hasard du calendrier ? On avait signé le registre du maire à la même date, jour pour jour. Pour le maire, un jour d’hiver aurait été plus approprié : en lui répondant Oui j’avais l’impression d’entrer en hibernation prolongée, de me transformer en marmotte prête à sombrer pour des lustres dans l’inconscience. Mais pour le juge, j’ai trouvé que le 21 mars c’était plutôt bon signe, j’y voyais celui d’un renouveau, ma vie s’ouvrait, pleine de solitude et de promesses. J’ai signé les papiers du juge sans même les lire, elle a pleuré un peu, puis on est allés boire un café à la brasserie du Palais. Elle est là, à quelques tables, avec son nouveau mari. Ils rient aux éclats. Masques, eux aussi ?

Après le juge, la liberté annoncée s’est transformée en un acharnement maternel. J’aurais dû m’en douter, elle en avait une autre sous la main. Elle avait tout planifié depuis l’annonce de notre divorce. Mes frères étaient de mèche, mon père aussi, il avait tiré quelques ficelles dans l’ombre de ses conseils d’administration. Ma mère attaqua la première, C’est celle qu’il te faut, je pensais C’est ça, cause toujours mais je lui répondais Oui maman. Chaque mardi, pendant notre déjeuner, elle revenait à la charge. Peu à peu elle a entraîné toute la famille dans son sillage.

La main racée s'accroche fermement à ma cuisse, ses doigts s’agrippent nerveusement à la couture de mon pantalon, à travers le tissu je sens ses ongles manucurés, si elle continue elle va me graver sa marque dans la cuisse. Je souris à ma mère qui me sourit, elle rayonne en maîtresse de cette cérémonie qui semble répondre à ses attentes. L’autre fois elle avait choisi jusqu'à la maille de mes chaussettes, il avait fallu que ce soit du fil d'écosse tissé serré. Très importantes, les chaussettes ! Lorsque tu seras assis devant le maire on ne verra que ça. Cette fois-ci j'ai tenu bon pour les chaussettes. Et aussi pour le pantalon, et pour la veste et la cravate : j’ai tout imposé. Le modèle de la bague, je m’en foutais, mais il n’était pas question que je me fasse avoir à nouveau pour le costume, la première fois j’avais l’impression d’être déguisé. La première fois… Huit ans déjà, pourtant il me semble que c’était hier, tout est si dramatiquement pareil, jusqu'au guirlandes qui scintillent aux oreilles de la nouvelle. Seuls ses mouvements de tête sont différents. C’est vrai qu’elle est gracile. Mais cette façon de s’accrocher à la couture de mon pantalon comme une petite souris… Comment sera-t-elle au réveil ? Est-ce qu’elle minaudera ? Elle me fera sûrement regretter la précédente, sa voix rauque et ses mauvaises manières. J’aimais ses mauvaises manières, qu’elle était si habile à dissimuler en public. J’ai découvert ça avec elle, les mauvaises manières. Ca me semblait tellement exotique. Elle était libre, c’est peut-être pour ça que ça a duré sept années. Mais celle-ci ? Elle a l’air si comme il faut. On dirait pourtant qu’elle a du mal à se maîtriser, depuis tout à l'heure son genou cogne nerveusement contre le mien avec une régularité de métronome. Je regarde son profil de jeune moineau qui se superpose à celui de ma nouvelle belle-mère, chez elle le menton rejoint le cou, un peu à la manière d’une tortue. Vieillira-t-elle comme sa mère ? Je ne serai plus là pour voir ses chairs s’affaisser. Avec elle ça durera combien de temps ? Des mois ? Des années ? Est-ce qu'elle voudra bien faire chambre à part ? Sera-t-elle seulement capable de jouer la comédie ? La précédente était indépendante et notre arrangement lui convenait à elle aussi, mais celle-là me semble si apeurée. Si pleine d’espoir… Sa main gauche s’accroche à ses boucles dorées, elle tourne sa tête et plonge ses yeux verts dans les miens. C’est vrai qu’elle a de beaux yeux. C'est vrai qu'ils sont limpides. Transparents, presque. Elle me sourit, d'un sourire tendre, on dirait. Ses ongles relâchent enfin leur étreinte sur ma cuisse et elle pose sa main sur la mienne, je lâche ma fourchette, je réponds à sa pression par un léger mouvement du pouce sur ses phalanges fines. Le brouhaha disparaît et entraîne avec lui les chaises de bal, nos mères, les POC et les majordomes. Ses oreilles se sont arrêtées de scintiller, sa bouche s’entrouvre sur des dents qui se chevauchent légèrement, je n'avais pas vu que ses dents se chevauchaient, ce détail me touche, son genoux s’éloigne, sa main quitte la mienne, son regard plonge dans son assiette vide, ses doigts se saisissent inutilement d'une fourchette. Ma main gauche se repose sur sa cuisse et la caresse doucement. A travers la soie blanche, mes doigts sentent des frissons parcourir sa chair. Puis, sur mon bras aussi, des frissons.

Peut-être finirai-je tout de même par l’aimer...

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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 10:34
Texte de Romain Protat, publié précédemment dans le numéro 9 de la revue consacré aux encombrants. Romain Protat est aussi l'auteur de plusieurs nouvelles parues aux éditions aNTIDATA : Irréparable(s) dans Short Satori, Exvasion dans Morphéïne et Déchaînés dans L'Enfer me ment.


- Messieurs Dames s'il vous plaît...

Le Président maltraitait son pupitre à coup de maillet depuis déjà un bon moment sans obtenir le silence qu'il désirait.
- S'il vous plaît, nous devons reprendre les débats !
Brouhaha, brouhaha, brouhaha...
Il n'y avait qu'une seule solution. Il décrocha le micro de son support souple et l'approcha de l'enceinte qui se trouvait à côté de lui. Le larsen vrilla les oreilles de l'assemblée et il obtint le silence.
- Bon ! Vous êtes calmés ou je recommence ? Nous sommes dans l'enceinte de la Commission Intergalactique, pas sur le marché au bétail d'Hypogire !
Un député se leva et prit la parole sans demander la permission, ce qui constituait un manquement au protocole dont bien peu des 1423 députés et assistants présents dans l'enceinte orbitale de la Commission connaissaient les 728 articles. Mais on en était plus à ça près.
- Monsieur le Président, nous refusons de voter cet article tant que le groupe Alpha ne changera pas ses prérogatives concernant le traité commercial de la Bordure. Les vaisseaux de plus de 150 mégatonnes n'ont aucune raison de transiter aussi près de Soriel !
Le Président leva bien haut son micro et l'approcha de l'enceinte en fronçant les sourcils. Le député s'assit en maugréant.
- Bon ! Quand vous aurez fini de vous chamailler on pourra peut être avancer. Vous faites tellement de boucan que l'ordinateur-greffier va finir par fondre sur mes pompes en essayant de noter ce que vous dites ! Vous vous croyez sur les bancs de l'école ou quoi ? Je vous rappelle que nous en sommes à la proposition 145-B qui concerne l'alinéa 4 du décret d'ouverture de la voie subspatiale N° 18. Pour la clarté des débats, chose qui ne semble pas vous concerner outre mesure, je vais demander au porte-parole du groupe Alpha de reformuler le problème. Monsieur le député ?
- Oui. Je vous remercie. Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les députés...
Quelques éléments indisciplinés lancèrent des invectives. Le Président leva son micro comme un maitre-chien montrant un journal roulé. Les invectives retournèrent d'où elles venaient.
- Nous discutions de la proposition 145-B concernant l'alinéa 4 du décret d'ouverture de la voie subspatiale N° 18. Le problème qui se pose concernant l'ouverture de cette voie est que, bien que nous la considérions tous comme indispensable, le tracé initial passe en plein milieu d'une zone occupé par un système solaire. Nos ingénieurs ont calculés qu'il nous serait très facile de raser ce système sans trop de perturbations gravitationnelles. Cependant, en vertu de lois Mooriz, la destruction d'un ensemble de plus de quatre objets stellaires doit être soumise au vote de la Commission. Le groupe Alpha que je représente a donc émit la proposition 145-B qui vise à approuver la destruction de ce système. Mais le groupe Béta bloque le vote depuis plus de deux heures en nous demandant de modifier notre opinion concernant le traité commercial de la Bordure. Je vous rappelle que le traité commercial de la Bordure implique l'ouverture de différentes voies de transit proches de Soriel aux vaisseaux de plus de 150 mégatonnes.
Un député du groupe Béta se leva.
- Ce projet est une aberration écologique !
Il eut le réflexe de se boucher les oreilles mais le Président ne fit rien. Le porte parole du groupe Alpha reprit.
- C'est surtout du chantage aux voix ! Tout le monde sait que la plupart des membres du groupe Béta possèdent une résidence secondaire sur Soriel...
Le Président fit imploser une douzaine d'oreilles internes en approchant son micro de l'enceinte. Même si cela n'était pas nécessaire, il s'avérait que le larsen était bien plus efficace qu'un petit maillet en ivoire.
- Excusez moi... Si j'ai bien compris, le groupe Béta bloque la destruction d'un système solaire sous prétexte qu'une autre motion ferait passer des cargos intergalactiques un peu trop près de leur jardin, c'est bien ça ?
- Exactement monsieur le Président, la pertinence de votre analyse est époustouflante...
- Oui, ça va, ça va... Mais à quel moment on discute vraiment de la proposition 145-B alors ?
- Heu, c'est à dire... la pertinence de votre analyse... Aïe...
- Excusez moi, mon micro bouge tout seul quand il entend des idioties. Je ne vois qu'une seule solution pour orienter le débat dans le bon sens, c'est à dire dans le sens que je veux. Le prochain qui parle de la proposition 145-B et du traité commercial de la Bordure dans la même phrase aura affaire à moi. Et à toute la gamme d'horribles sons que je peux obtenir en approchant mon micro de cette grosse enceinte là-bas... Est ce que c'est bien clair ?
Quelque chose ressemblant vaguement à un " mhoui... " survola l'assemblée.
- Bon, quelqu'un peut il maintenant me dire quelque chose concernant la proposition 145-B ou bien vous ne l'avez vraiment pas étudiée ?
- Ce projet est une aberration écologique !
- Vous direz à votre assistant de vous trouver une autre phrase pour la prochaine cession...
- Non, attendez, cette fois je suis sérieux. Ce projet est vraiment une aberration écologique. Il se trouve que l'une des planète du système en question est habitée...
- Comment ça "habitée" ? Par des trucs vivants vous voulez dire ?
Le porte-parole du groupe Alpha se releva.
- Habitée est un bien grand mot monsieur le Président. La forme de vie dominante n'est pas très évoluée.
- Qu'est ce que vous entendez par "pas très évoluée" ? D'après la classification Borsteïn ils en sont où ?
- Heu, c'est à dire quelque chose comme 4... ou B... ou Epsilon...
- Voyons, c'est pourtant facile à déterminer, on apprend la classification Borsteïn à l'école Primus, quand on a 8 ans.
- Bah oui mais il n'y avait pas d'enfant de 8 ans dans le groupe d'experts qui a fait l'évaluation. En fait c'est leur organisation politique qui pose problème...
- C'est à dire ?
- Ils n'ont aucune forme de pouvoir centralisé en mesure de prendre des décisions à des millions de kilomètres de leur lieu d'application. Et pour la plupart des actes de leur vie quotidienne, ils n'utilisent aucun formulaire.
- Des barbares en somme.
- En somme oui.
- Je ne vois pas où est le problème. On a pas une loi contre ce genre d'individus ? Un décret, un règlement, une ordonnance, quelque chose...
- On a bien le paragraphe 6 du décret d'application d'Acturus, mais après vérification il ne concerne que les formes de vie octopèdes.
- Et je suppose qu'il faudrait attendre un certain temps ou pratiquer de nombreuses manipulations génétiques avant qu'ils ne marchent sur huit pattes ?
- Vous supposez bien.
- Bon, dans ce cas là je ne vois pas 36 solutions. Soit on enclenche la procédure d'assimilation, c'est à dire prise de contact, pacification militaire, et intégration dans la Fédération Galactique; soit on les classe dans les "Produits Inconscients", selon l'article Y-Zéta de la loi du 14 Novembraouï.
- Dans la même catégorie que les déchets orbitaux et le tissu d'ameublement ?
- Cette catégorie là, effectivement.
- Mais monsieur le Président, ce projet est une aberration écologique !
- Vous, quand vous tenez une formule vous la lâchez pas hein... Songez tout de même que pour la plupart des actes de leur vie quotidienne, ils n'utilisent aucun formulaire ! Vous voulez vraiment vous encombrer avec une forme de vie aussi primitive ? Comme vous le savez, en ce moment la Commission est plutôt décriée dans l'opinion publique. Certains pensent que nous nous sommes pas vraiment "efficients". Ca tient probablement au fait que nous n'avons pas réussi à faire adopter quoi que ce soit depuis presque 15 mois. Je crois que même un chiot handicapé on aurait du mal à le faire adopter. Il faudrait voir à se bouger un petit peu. Alors on va essayer de se mettre d'accord au moins sur cette proposition là. Et puis après tout, ils n'avaient qu'à pas coller leur planète en plein milieu du tracé d'une voie subspatiale.
- Je ne suis pas persuadé qu'il l'aient fait exprès.
- C'est justement à cause de gens comme vous, qui ne sont pas persuadés de tout un tas de choses, que la Commission n'arrive pas à avancer. Si on passe notre temps à discuter les lois qu'on est censés voter, on ne fera jamais rien. On aura qu'à dire qu'on a pas fait exprès non plus d'approuver cette proposition. Nous allons donc passer au vote. Et je vous conseille d'approuver cette proposition si vous ne voulez pas perdre l'usage de vos organes auditifs... Allons y.
Tous les députés votèrent. Ce fut la proposition la plus approuvée des 150 dernières années.
- Parfait ! Je propose maintenant que nous fassions une pause pour aller déjeuner. Mais avant, il faudrait que quelqu'un précise le nom de cette planète et de sa forme de vie dominante pour l'ordinateur-greffier avant qu'il ne perde encore une dizaine de composants.
- Il s'agit de la Terre monsieur le Président. Et la forme de vie dominante se nomme elle même "les humains".
- Parfait. La séance est levée.
Le Président perça encore une cinquantaine de tympans pour signifier que la séance était terminée.
- Excusez moi, ça devient une habitude. Bon appétit.
Puis le Président soupira en étirant 18 de ses 24 tentacules et songea à ce qui l'attendait.
- Bon, maintenant il va falloir voter pour le menu de la cantine...
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2 juillet 2009 4 02 /07 /juillet /2009 19:32

Texte de Stéphane Prat, tenancier, comme il se définit lui-même, du blog L'esquive du manchot-épaulard.


Main-Dans-Le-Sac ne se distrayait plus qu'en faisant peur aux adolescentes qui passaient devant son banc. Quand il jaugeait en elles les femmes qu'elles deviendraient, il trouvait soudain très comique la puanteur qu'il dégageait, sa veste maculée de pisse et de rouquin, sa pogne folle et ses mouvements incontrôlables, comme s'il eût présenté sous un angle particulièrement réaliste l'amour qui attendait ces adolescentes. Il vit instantanément en moi quelqu'un avec qui parler.

Veuillez m'excuser monsieur... Auriez-vous cinq minutes à m'accorder, j'ai soudain envie de parler de choses et d'autres...

Main-Dans-Le-Sac me préparait déjà une petite place sur son banc, il me l'époussetait, la colonne vertébrale d'équerre, près pour la conversation.

« En tout bien tout honneur, évidemment...

J'étais aussi bien, accompagné ici, que seul ailleurs. Je m'installai.

Le plus souvent, on regardait les murs de Saint-Malo, devant nous, disparaître avec le ciel azuré, rouge, vert flamboyant. Main-Dans-Le-sac parlait peu et pourtant tellement. Au trou, il est si naturel d'être poète. Les ombres qui progressaient sur la Digue des Bas Sablons, à Saint-Servan/mer, lui étaient atroces.

On ne repérait pas le moindre mouvement sur ses lèvres. Elles seules au contraire étaient immobiles, le reste de son corps poursuivant les mouvements vagues et incessants déclenchés par sa main détruite quand il en dépliait de force les articulations foutues ou en recroquevillait les cicatrices, énormes, comme on n'en conçoit qu'en bandes dessinées, qu'il m'exhibait sur la cuisse sans couleur de son falzar, en tournant le pied autour de sa pointe, dans un mélange de fierté et de pitié pour lui-même.

Il n'en finissait pas de résumer : accident, main dans le sac, incapacité de travail, bibine, coups de mou, reproches, coups de gueule, ripostes, coups de genou, divorce, coups de sonnette, chuchotements, des pas dans la cage, énervés, grinçants, des pas de revenants, loyers impayés, débarras à la cloche de bois, bibine, toilettes publiques, banc, Bas Sablons, banc, toilettes publiques, bibine, inconscience, nettoyage municipal, ombre enragée et retour aux grelottements sous le soleil, seul, le banc toujours, l'oseille obsédant des passants obscènes et l'éclaircie providentielle des adolescentes, leurs airs de saintes, leurs silences de saintes, leurs discussions cruelles et leurs pouffades si tordantes, un vrai répit, les gogues publics encore, et il m'en passait...   

Il n'avait pas un passé de chômeur, loin s'en fallait. Les boursouflures de sa récente et vertigineuse descente en enfer n'avaient pas encore totalement masqué le vieillissement lent et prématuré dû au turbin. On apercevait encore, sous la crasse et les tremblements, le bleu roi de sa veste de costard, cassé d'un fin velours un peu plus sombre. Sa chemise grège, une fois défroissée et nettoyée, devait s'assortir discrètement, entre les tons de la veste et la toile claire de son futal dont la merde et le soleil avaient enfoui la couleur. Avec une imagination moyenne, on pouvait encore apercevoir en lui l'employé modèle ou même le petit patron exemplaire, un être discret et intègre. Il y avait encore de la décision dans ses yeux vitreux. Ce serait bien le diable s'il ne trouvait, par le biais de ce passé irréprochable, le moyen de percevoir de l'Etat de quoi se sustenter plus poétiquement. Je lui expliquai donc comment percevoir l'aumône gouvernementale sans s'engager à remercier le généreux Etat français par un travail fictif, sans mendier.

Pensez... On m'a même recalé pour le R.M.I*, trop de biens paraît-il... Je n'ai pourtant que la coque d'un huit mètres. Il est là-bas, au ponton A. On m'en a vidé dix fois ce mois-ci... Rapport à mon ex-femme, on y a mis les scellés... Je suis cuit...

Essayez aux Assédics, monsieur, on vous verserait peut-être une allocation de solidarité... Moi-même je viens d'obtenir l'accord...

Ah bon, vous aussi.

Main-Dans-Le-Sac se montrait soudain étrangement méfiant. Il ne doutait pas que j'aie dû affronter des difficultés matérielles ou affectives comparables aux siennes, mais la façon dont je les surmontais ne lui plaisait pas. Il flairait le fraudeur. Mon absence de morale républicaine le refroidissait subitement. Il collait sa mauvaise fortune sur le dos de ma sérénité pourtant très relative. Pensez-donc ! J'en avais encore pour trois semaines avant de palper mes premières ASS** et huit supplémentaires avant d'intégrer un appartement brestois. Je ne savais évidemment pas où j'allais nicher cette nuit-là, à Saint-Malo. Un voyage plutôt cocasse, en plein mois de mai, bronzé comme un skieur de fond !

Je sentais encore dans mon gosier le passage de toutes ces couleuvres qu'on vous fait avaler avant de consentir à vous laisser survivre, les sermons républicains et autres poncifs solidaires qu'on paraphe fatalement en apposant sa griffe au bas d'un contrat d'insertion. J'avais même renoncé au R.M.I, tellement on m'avait mis les grappes, et préféré me décarrer de la mère Nation aux forceps. Et ce n'est qu'après deux ans de menus travaux et une discussion de quelques mois avec moi-même, que je faisais mon retour dans le giron républicain et remplissais la demande pour l'A.S.S. Un dossier haut comme celui de Dutroux ! J'en prendrais pour huit ans, trois romans, des récits en masses, un Artichaut de Bruxelles et quelques tiroirs d'aphorismes. De quoi me payer des loisirs fort lucratifs : déménageur, livreur de pianos, vendeur occasionnel de livres d'occasion, distributeur de presse, correspondant de presse. C'est ce qu'on appelle de la clandestinité échevelée, non ? ! De la Fainéantise haut de gamme... Quelle croisière ! 

Mais Main-Dans-Le-sac se taisait, dubitatif. Le travailleur en lui se rebellait devant le destin d'assisté que je lui laissais entrevoir. Avoir cotisé à dieu sait quoi pour des prunes, pendant toutes ces années, pour croupir dans des gogues publics, dans ses propres déjections, ça ne passait évidemment pas. Je lui reconnaissais l'excuse de la chute, moi qui n'étais pas tombé de bien haut... Mais il charriait tout de même un peu, non ? ! Il restait parfois plusieurs jours sans être véritablement regardé, il n'osait même pas faire la manche, et pourtant il continuait de plaindre ce système contraint de nourrir les crevards dont il broyait les restes humains. S'il invoquait la fatalité ou le coup du sort, c'était pour trouver au corps social les excuses qu'il refusait au sien ! On tombe parfois si bas qu'on finit par se regarder de haut...

Je n'insistai évidemment pas et me levai.  Main-Dans-Le-Sac me demanda une cigarette comme je prenais congé. Je lui donnai de quoi s'en acheter un paquet et s'en jeter quelques uns au comptoir du Bar de la plage, enfin ce qu'il voulait et où bon lui semblait. Et nous nous quittâmes très heureux de nous quitter.

 

R.M.I : Revenu Minimum d'Insertion

A.S.S : Allocation Spécifique de Solidarité. Sensiblement du même montant que l'aumône précédente, elle nécessitait nullement l'intervention d'un travailleur social. Tous les six mois, un employé de l'A.N.P.E s'inquiétait simplement de vérifier que vous étiez encore en vie. Mais depuis janvier 2006, les choses ont changé. Et chaque mois, l'allocataire doit se présenter au rapport, un « suivi mensuel personnalisé » s'est mis en place. Il y a vraiment trop de travail dans ce pays ! Le gâchis est trop criant !

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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 14:44

Texte de Charlotte Monégier



— Allez-vous-en !

Je regarde la vieille dame de travers. J’essaie de prendre mon air le plus méchant qui soit, en arquant mes sourcils à quatre-vingt-dix degrés. Celui qui fait souvent peur à ma femme lorsqu’elle me bouscule un peu trop vite le matin pour avaler ses tartines brûlées. Ou qu’elle me réveille en pleine nuit parce qu’elle a envie de faire l’amour et que moi, j’ai besoin de sommeil. Je me dis qu’avec cette centenaire, la réaction devrait forcément être plus violente. Mais elle ne décolère pas. Accrochée à son parapluie rouge, elle prend pied sur mon banc. Ses mocassins tordus s’enfoncent dans la pelouse comme s’ils avaient toujours été là.

— Je vous demande de partir, madame.

C’est à son tour de m’observer cruellement. Je peux discerner quelques touffes de poils au-dessus de sa lèvre supérieure. Elle plisse les paupières avec délicatesse, se racle la gorge, recule la tête d’un mouvement extrêmement rapide et me crache dessus. Ecœuré, je recule d’un pas.

— Ecoutez, petite séculaire, ici c’est ma place, d’accord ? Je viens tous les jours à la même heure. Et vous devriez le savoir puisque vous habitez le quartier. Ce n’est pas la première fois que je vous vois.

Aucun mouvement. Je m’approche lentement, écarte les bras en grand pour l’effrayer un peu plus encore. En vain. Elle place maintenant son pébroque entre ses jambes dans l’intention, sans doute, de m’attaquer avec si je continue à insister. Mais je n’abandonne pas. Derrière moi, déjà, je peux entendre le générique. La boutique a ouvert ses portes en grand, c’est le moment, ça va commencer. Et je ne suis toujours pas assis. Je jette un œil à droite, puis à gauche. Mais les autres places sont occupées. Un couple s’embrasse fougueusement par là, sans faire attention à ce qui passe autour eux. Un peu plus loin, trois adolescents boutonneux échangent des cartes colorées en rigolant comme des benêts. Et derrière, une femme enceinte berce un autre enfant dans une poussette gigantesque et pleine de jouets. Non. Je ne peux pas m’attaquer à ceux-là. Il n’y a qu’elle, cette vioque, fragile et presque déjà morte, que je peux détrôner.

 

Sur ma montre, il est treize heures cinq. La musique a laissé place à la voix de John, mon présentateur fétiche. Elle arrive jusqu’à mes tympans, pénètre ma couche épithéliale après avoir crevé mes fibres de collagène et la muqueuse respiratoire qui recouvre toute mon oreille moyenne. Les vibrations sont là. Je les sens, je les entends. Mais à mon plus grand désespoir, je ne peux pas voir l’image qui s’y rapporte. C’est insupportable. Je serre les poings, énervé, déçu, et là, je vois ma voleuse sourire bêtement en admirant le journal télévisé de John. Bonjour… Et le spectacle débute. Il raconte qu’il y a eu un viol dans le sud de la France. Il parle d’une gamine de quatorze ans. Je pousse un cri de douleur à l’idée de ne pas pouvoir apercevoir le visage de la victime. Puis c’est au tour des enseignants. Une manifestation ! C’est ce que je préfère ! Et je loupe tout, à cause d’elle.

— S’il vous plaît, madame… Laissez-moi votre place... Je vous en supplie !

Je suis maintenant agenouillé devant elle. Les mollets dans la boue et les deux mains jointes. Mais elle ne fait plus attention à moi. Elle fixe la dizaine de petits écrans qui se partagent l’espace du magasin de hi-fi. Alors je me retourne. Mon journaliste adoré nous quitte déjà. Il lance un dernier reportage sur l’élevage des œufs d’escargots en Lorraine. Un met qui remplacera très bientôt le caviar, conclut-il, tout sourire. L’ancêtre, toujours accoudée à son parapluie, bave de faim. Ses iris sont jonchés de peaux molles qui lui barrent la vue, si bien que je n’en distingue pas la couleur. Peut-être que si je crie très fort elle en mourra sur place ? Une crise cardiaque est si vite arrivée. Mais avant de passer à l’acte, je tente une dernière argumentation.

— Vous savez, le banc est une chose publique. C’est comme la République : c’est à tout le monde.

— Et comme John, répond-elle tout bas. C’est un artiste et l’art est public, non ?

— Je suis d’accord. C’est un artiste. Du moins, il me permet d’avoir quelque chose à raconter à ma femme le soir, quand je rentre de mon travail minable. Vous savez, je suis comptable pour une petite entreprise, et mon épouse, elle n’aime pas trop les chiffres… Ah ça, non. Alors tous les jours, je viens ici. Je m’assois devant cette boutique, face à cette multitude d’écrans en vente, et j’écoute les infos pour me tenir au courant…

Je lui lance un regard soudainement dubitatif, avant de reprendre :

— Mais où voulez-vous en venir exactement lorsque vous dites que l’art est public ?

— Eh bien… Vous auriez simplement pu vous asseoir près de moi. On aurait partagé cet espace, si réduit soit-il, fait-elle en agitant la main le long du banc vert. Vous auriez vu ces charmants escargots, vous auriez appris des tas de choses à votre femme.

Elle se lève difficilement. J’entends ses os craquer un à un.

— Mais surtout, poursuit-elle, ça m’aurait évité de vous cracher dessus. 

Elle s’en va à petits pas, courbée à quatre-vingt-dix degrés comme mes sourcils. Demain, elle ne sera peut-être plus là. C’est certain, même.

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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 13:14

A l'occasion de la sortie en librairie du dernier ouvrage de Marc Villemain, Et que morts s'ensuivent aux éd. du Seuil, nous publions ici la nouvelle qu'il avait fait paraître dans Short satori, aux éd. aNTIDATA en 2007. Marc Villemain est aussi à l'origine du blog Les 7 mains, cahier d'exercices que se partagent 7 auteurs au rythme d'un auteur par jour.

M. parvint à se réveiller in extremis. Il sauta du lit, se précipita au fond de la chambre, et désamorça le système avant qu’il ne s’ébranle. Son fonctionnement, pyramidal, était tout à fait classique : chaque cellule individuelle de chaque immeuble d’habitation était dotée d’une alarme photomagnétique qui retentissait au diapason de l’alarme centrale, laquelle dégorgeait dans la ville au moyen d’amplificateurs positionnés tout en haut de pylônes eux-mêmes reliés au pôle émetteur du Mirador – nom usuel donné au bâtiment qui abrite les activités de la sécurité gouvernementale. Chaque matin à cinq heures quinze, donc, sur l’ensemble du territoire national et pour une durée de cent quatre-vingt quinze secondes (soit la durée exacte de l’allocution présidentielle qui institutionnalisa le changement de régime), les sirènes éveilleuses de l’État recouvraient tout autre indice sonore connu – timbre, grésillement, frottement, éclat, mélopée, résonance, grincement, miaulement ou autre sanglot. M. esquissa un sourire : pour le quatrième jour consécutif depuis l’entrée en vigueur du dispositif d’éveil, son horloge biologique avait réussi à anticiper sur le déclenchement de la sonnerie horaire légale. Ainsi parvenait-il à atténuer les désagréments physiques et psychiques consécutifs à la « stridulation de sécurité », selon l’expression consacrée par le législateur. Les stores abaissés et l’habitude aidant, ladite stridulation en provenance du dehors ne le faisait plus guère souffrir : preuve qu’on s’habitue à tout, que tout est question d’expérience et de vigueur morale. De la rue, le pas cadencé des Éveilleurs se répercutait de façade en façade, et avec lui le faisceau des torches qui s’écrasait sous l’épais plancher de l’ozone. Le groupe, quoique armé, ne suscitait guère de craintes dans la population, ses équipes étant pour la plupart composées de gamins en échec scolaire, de jeunes retraités bénévoles ou d’anciens marginaux soucieux de conquérir quelque dignité matérielle. On ne leur connaissait d’ailleurs que fort peu d’exactions et, lorsqu’il y en eut, elles étaient surtout motivées par des logiques tout à fait étrangères à leur mission – le plus souvent quelque vengeance personnelle afférente à des affaires datant d’avant l’application des nouvelles règles de sociabilité. Reste que les Éveilleurs suscitaient au sein de la population une certaine forme de mansuétude amusée – d’aucuns, sourires en coin, avaient d’ailleurs trouvé plaisant de les affubler du sobriquet de « Nouveaux Coqs ».

 

Naturellement, le ralliement à une telle ambition civilisationnelle nécessita un peu de temps : il y eut des récalcitrants. Ceux-là furent pourtant moins nombreux et résolus que ce que l’on eût pu craindre. Un temps, M. fit d’ailleurs partie de ces groupes, lesquels étaient au fond si peu convaincus de leur propre utilité qu’ils s’étaient d’eux-mêmes regroupés sous la bannière des « quichottiens », ultime trace sans doute d’un esprit de dérision très fin de siècle. Toujours est-il que lesdits quichottiens attestèrent à l’époque d’une opiniâtreté certaine dans la lutte, parvenant à réintégrer dans l’usage commun quelques règles de l’ancienne bienséance bourgeoise, à faire rétablir l’enseignement de la littérature classique dans certaines écoles et libérer de prison quelques fumeurs indisciplinés, et même à dépénaliser la possession d’un réveille-matin individuel. Avec le temps, M. et la poignée de ceux dont il partageait les convictions cédèrent pourtant du terrain, admettant finalement que les mutations enregistrées par le climat dans le courant du vingtième siècle, qui avaient réduit les périodes de lumière naturelle à quatre heures par jour, contraignaient à modifier radicalement les rythmes biologiques et sociaux de l’humain. Il y avait à cela de très suffisantes raisons de santé publique et de productivité industrielle, mais les quichottiens avaient surtout fini par admettre l’urgence d’enrayer les mutations génétiques que ne manquerait pas d’entraîner la tombée progressive de la nuit sur terre, et dont tout attestait qu’elles finiraient par conduire le genre humain à son extinction. Un document officiel, émanant des principaux organismes de surveillance internationaux et sobrement intitulé « L’Homme dort trop », faisait d’ailleurs autorité : c’est sur la base de ce document que les principales sociétés humaines purent s’engager sur une voie enfin révolutionnaire. Nonobstant les apparences, rien, dans l’organisation sociale collective, n’était pourtant fondamentalement ni radicalement neuf : tout existait déjà dans la société pré-totalitaire française du tournant des vingtième et vingt-et-unième siècles, lorsque s’amorça le glissement qui permit aux anciennes puissances occidentales d’instaurer un contrôle social total – les grandes régions de fondamentalisme religieux jouissant en l’espèce de quelques longueurs d’avance. Moyennant quoi, cette époque de ce qu’on a appelé le « virage français » était chaudement commémorée par le gouvernement, qui, non sans raison, considérait qu’elle contribua plus que toute autre à désaliéner les hommes des artifices idéologiques et autres arguties métaphysiques, causes de division entre les différentes communautés humaines. Pour l’essentiel, il avait donc suffi aux autorités de systématiser les anciennes velléités et de leur donner le lustre d’une philosophie morale susceptible d’être adoptée par l’humanité dans son entier. Ainsi naquit notre humanisme, enseigné dans les meilleures écoles de management politique sous le nom de syncrétisme transhumain hygiénique organisationnel, philosophie qui fonde pour longtemps les grands préceptes de notre civilisation – pour longtemps et, espérons-le, pour les siècles des siècles.

 

Du fait de son statut d’ex-quichottien repenti, M. était soumis à un régime de surveillance qui, de facto, lui permettait surtout de jouir d’une protection plutôt appréciable : certains partisans un peu trop zélés du régime considéraient en effet ces convertis d’un mauvais œil, doutant de leurs intentions et de la sincérité de leurs ralliements. Aussi, à l’instar de n’importe quel individu autrefois placé sous le régime classique du contrôle judiciaire, M. devait-il signaler régulièrement sa présence au commissariat de police et se conformer à la procédure usuelle de thérapie psychique ; quant à son bracelet de traçage électronique, sa portée avait simplement été accrue afin d’être opérationnelle sur un rayon de quatre cents kilomètres, quand ceux que porte Monsieur Tout le Monde n’étaient opératoires que sur un rayon de cinquante. Une fois ingurgité le petit déjeuner lyophilisé fourni sur un plateau à chacun des administrés du régime, et après avoir réceptionné les consignes officielles sur sa messagerie électronique, M. endossa la parka étanche réglementaire, quitta son lieu de vie individualisé et se mit en marche vers le commissariat (ce lundi était jour de pointage). C’est en descendant la rue, où résonnait encore la talonnade apaisante des Éveilleurs, qu’il réalisa combien il lui était malaisé de s'accoutumer aux nouvelles arêtes qu’avaient peu à peu pris les contours de la lumière naturelle. La clarté radieuse de son enfance, cette clarté sincère qui déployait son lin sur les monts, les vallées et les plaines, qui scintillait sur les tuiles humides des maisons, sur la corolle des pétales de tournesol et sur la dernière écume de la vague s’essoufflant sur les algues miroitantes, cette clarté-là n’était plus : une toile d’ombre lui faisait obstruction, toile qu’un projecteur aurait comme éclairée de derrière – ainsi, au théâtre, pouvons-nous deviner, en arrière du lourd rideau rouge qui tarde à se lever, de sombres silhouettes qu’agite quelque conciliabule ésotérique. La lumière n’était pas même tamisée – de ce tamis au centre duquel il aimait installer cette jeune femme qui, jadis, le laissait la dévêtir entièrement, nimbée seulement de cette couleur d’ocre et de terre que la lumière prenait parfois lorsqu’elle s’éclipsait sur le point du jour. Non, la lumière, aujourd’hui (« mais depuis combien de temps ? » songea-t-il), cette lumière tombait en masses opaques et térébrantes, ou à la façon d’agrégats acides, indigestes et sirupeux. La révolution climatique avait été à ce point brutale que les organes humains de la vision n’avaient pu encore apprivoiser les nouvelles frontières de l’espace, ses formes, ses contours, ses liserés fuyants, son épaisseur même, ce halo aléatoire qui ornait et atténuait les objets, les paysages, les visages. Voilà à quoi songeait M. en marchant, qui en oublia de conserver à son visage le sourire de rigueur, et à son corps la démarche allante et nette qui attestait de la transparente intégration des citoyens à la communauté moderne – comme si le passage à un monde définitivement ombreux allait de soi, ou ne faisait que continuer l’ancien monde baigné de sa plénitude solaire. Ce relatif oubli de soi, syndrome après tout excusable d’une sentimentalité propre à notre genre et à laquelle le temps seul peut remédier, marqua pour M. le début d’une phase sinistre dont il ne connaîtrait en vérité jamais la fin.

 

Le commissaire le connaissait bien, et pour cause. Affectant une jovialité de bon aloi chez un fonctionnaire de la nouvelle société hygiénique organisationnelle, le bel homme costumé tendit une main gantée d’un lycra couleur chair qui moulait jusqu’à la moindre scorie cutanée. Ce gant était le privilège des agents de la fonction publique, par statut et mission davantage exposés à la population, donc à l’ensemble des bactéries que le Programme national de purification avait commencé d’extirper. M. la saisit en retour, affichant lui aussi cette forme particulière et maîtrisée de l'empressement qui permet que se noue le lien social fondamental de la communauté. Ici étaient regroupés les principaux postes de commandement de l’ensemble des divisions sécuritaires de la nation : au beau milieu d’un vaste couloir immergé dans sa blancheur électrique, un jeu de pancartes indiquait le bon couloir à emprunter, selon ce que le visiteur était venu chercher : Division des redresseurs de lumiÈre, Faiseurs de faisceaux, Activeurs de sonoritÉs, Extincteurs d’intimitÉs, Mobilisateurs de bravitude, Caste des Éveilleurs – tous corps de métiers créés dès les premières heures de la nouvelle ère, et qui en matérialisaient la toute-puissance. L’échange fut on ne peut plus courtois, quoique, ce qui est assez naturel au fil du temps, non exempt d’un certain caractère mécanique. M. parapha les attestations habituelles avec un naturel qui ne le surprenait plus (« qu’il est doux de se sentir bien », songea-t-il), et que le bon commissaire jugeait d’un œil souverain et favorable – vieux tropisme qui, disait-on, l’inclinait à accorder son pardon plus facilement que de raison. Dans un tel cadre, et alors que le contexte, la bonne volonté civique de M. et la relative bienveillance du commissaire permettaient d’envisager l’avenir avec quelque sérénité raisonnable, son erreur fut proprement irréparable. Sentant qu’il se réintégrait plus tranquillement que ce qu’il avait conjecturé, et peut-être trop assuré de sa réussite, il entreprit, une fois accomplies les formalités attachées à son statut, de sortir un petit écrin en jade de la poche intérieure de sa parka étanche réglementaire, d’un coup d’ongle exercé d’en déverrouiller le fermoir dans un claquement sec, puis d’en extraire une cigarette qu’il tapota d’abord avec moult désinvolture sur le rebord du bureau (sans doute afin d’en tasser le tabac), et qu’il alluma finalement, comme si de rien n’était. Le temps, le bâtiment, la vie même, s’étaient comme arrêtés sur ce geste qui ne symbolisait plus rien depuis de fort nombreuses années déjà, si ce n’est une très ancienne déviance que, non sans quelque légitimité, d’aucuns pensaient amplement neutralisée. Le commissaire lui-même, pourtant aguerri et médaillé en conséquence, ne parvint à dissimuler l’instant de flottement ontologique qui l’étreignit. Honneur de sa corporation et gardien vigilant de l’ordre public, il se ressaisit pourtant et, alors que s’amplifiait l’écho de la talonnette des Eveilleurs rentrant au casernement, passa fissa les menottes à M., qui, alors même qu’il recrachait la fumée et affectait à ce geste une lenteur solennelle, sembla soudain prendre conscience de l’énormité de son acte. Dans son infinie clémence, la nouvelle ère ne le condamna pourtant qu’aux trente jours réglementaires de détention – d’aucuns arguant de son ancien militantisme quichottien pour exiger du ministère public qu’il durcît la peine.

 

En prison, M. s’était rapidement convaincu de sa faute – et ne se la pardonnait pas. Croisant le commissaire, il lui adressa en sortant un regard dénué de toute rancœur, de toute disposition perplexe ou simplement équivoque ; un regard éclatant de contrition, qu’animait seulement le désir de regagner le chemin de la normalité hygiénique et organisationnelle. Il retrouva donc la rue, cette même rue qu’il avait parcourue un mois plus tôt en sens inverse, et, affaibli par la pénitence, alangui sans doute par le sentiment de la liberté recouvrée, entreprit de la remonter lentement jusqu’à la cellule individualisée de son immeuble. La lumière lui semblait tout aussi étrange qu’à l’aller – d’autant plus étrange en vérité que les cellules d’internement étaient nuits et jours éclairées par de formidables néons jaunes et maladifs. Mais la prison n’expliquait pas tout. Clairvoyant, l’esprit de M. empruntait toutefois des voies détournées, battant la chamade et dérivant en de brefs instants vers des astres depuis longtemps éteints. Face à lui, sur le même trottoir recouvert d’une nappe de plastique luisant, venaient une mère et son fils qui le regardaient bizarrement – de ces airs en biais par lesquels se manifestent d’ordinaire l’anxiété, ou le doute, ou le sentiment de l’étrangeté, peut-être de la pitié. M. constatait ce qu’il suscitait, mais rien, dans sa démarche ou son comportement, ne semblait pouvoir l’expliquer. Il marchait, il marchait normalement, paisiblement, sachant très bien où il allait, et il avait même figé le sourire de rigueur sur sa figure. Donc, ils se croisèrent. M. fit un large sourire à l’enfant tout en lui tendant une de ces friandises qu’il avait coutume de mâchouiller pour lui-même dans les moments de pause. Ce qui devait advenir advint : la mère le gifla et hurla pour appeler les secours. Tandis qu’une cohorte d’Éveilleurs patrouillait dans le sens inverse, marchant dru et claquant talon, aussitôt un attroupement se forma, où certains reconnurent l’ancien quichottien prosélyte. Une jeune femme au beau visage, si beau qu’on aurait pu le croire découpé dans l’ovale d’une rose, parlait avec humeur et disait qu’elle aussi l’avait reconnu, qu’il lui avait même tenu la porte, il y a quelques semaines, dans un grand magasin. Tollé, rumeur qui enfle, esclandre : les autorités se frayèrent un chemin jusqu’à M. et le ramassèrent, prostré, grelottant, mastiquant le papier du bonbon qu’il avait offert au petit garçon.

 

Il fut intégré dans les rangs des Éveilleurs après un long séjour en hôpital psychiatrique pénitentiaire, vivant de compassion et d’expédients et jouissant d’une petite cellule individualisée dans un bâtiment de la périphérie. Le ministère public l’a autorisé à prendre soin d’un petit chien auquel il a donné le nom de Thanatos – parce qu’il était le frère jumeau de Hypnos, qui, seul, parvint à endormir Zeus. Il déambule souvent, à pas d’heure, hasardant sa marche jusque dans les rues les moins éclairées de la ville, d’un pas qu’alourdit parfois, et parfois jusqu’à la chute, le souvenir des mondes qui ont chu.

 

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19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 00:00
texte de Rodolphe Bléger


Le métro n'arrivait toujours pas. La foule emplissait le quai jusqu'à l'intolérable. Les gens s'agglutinaient, se bousculaient pour se rapprocher le plus possible du bord, n'hésitant pas à mordre sur la ligne blanche, l'air absent, chacun jouant à être absorbé par des pensées de la plus haute importance tout en cherchant à trouver la meilleure place, celle qui permettrait d'entrer dans un wagon bondé. Pardon ! Pardon ! Vu du sol, la scène qui se joue ne manque pas d'intérêt. Une armée de chaussures en mouvement. Un ballet de petits pas. Un haut talon verni qui écrase une ballerine en cuir. Une pantoufle de vair outragée. Un mocassin en daim qui échappe douloureusement à la pression d'une botte multicolore. Il y en a de toutes les formes, de toutes les marques, des bien entretenues, des négligées, des chaussures de ville, des chaussures de sport, des chaussures à la mode, d'autres démodées, des neuves, des usées, des chaussures strictes, sévères, sérieuses, fantaisistes ou improbables.
J'ai posé un genou sur le bitume crasseux pour lacer mes baskets. Les lacets en nylon, ça ne vaut rien. Je sens la pression de la foule contre moi. On cherche à m'écraser les doigts ; on m'évite en maugréant. Je vais pour achever une boucle quand quelqu'un trébuche sur ma jambe et s'écroule sur mon dos en jurant ; ma bouche heurte instantanément le sol et une douleur insupportable se propage à travers tout mon corps. J'ai au moins deux dents de cassées ! Je ne m'apitoie cependant pas sur mon sort afin de ne pas être piétiné par la foule. Je lève la tête. Mon agresseur est une femme d'une trentaine d'année, les cheveux coupés au carré sur un visage ovale. Elle feint de ne pas me voir. Soupire. De grands yeux vert émeraude. Une bouche fine et mélancolique. Elle tient un sac Gucci. Je saigne un peu.
- Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien !
Mais je parle dans le vide. Elle a déjà tourné les talons. Le pan de son manteau de luxe m'envoie une rafale de vent à la figure. A quoi est-ce que je jouais aussi ? Qu'est-ce que je fichais à genoux à une heure de pointe sur un quai noir de monde ? Ce n'était peut-être pas très malin, c'était la faute de ces lacets en nylon et ce n'était pas une raison pour me traiter de la sorte. Pour m'ignorer. Au moins deux dents de cassées ! Un instant j'eus envie de me dresser d'un bond, de me jeter sur elle, de lui enfoncer mon cran d'arrêt dans le corps et de la pousser sur la voie ! Un mouvement de panique aurait envahi la station République. Une clameur horrifiée se serait élevée sous la voûte carrelée. Des cris de terreur bientôt couverts par le grondement assourdissant de la rame survenant du tunnel, puis par le crissement métallique des freins sur les rails. Le choc sourd, le corps broyé, la chair et le sang jaillissant d'un bout à l'autre du quai, éclaboussant les visages hagards, chacun comprenant instantanément que le trafic allait être interrompu pour une durée indéterminée, que les pompiers allaient devoir se frayer un passage, que les policiers allaient poser des questions auxquelles il serait impossible de répondre, personne n'ayant rien vu ni entendu. Pourquoi chercher à comprendre, le Parisien donnera toutes les précisions demain. Tout le monde aurait l'œil rivé à sa montre. Combien de temps à attendre jusqu'à la fin de l'incident ? Combien de minutes de retard ? A-t-on idée de se jeter sous les roues du métro ! Quel égoïsme ! Encore un camé !
Les phares du métro balayent le couloir de la ligne 3. Il arrive enfin. Je me dépêche de finir la boucle de mes lacets, me lève vivement. La femme n'est qu'à quelques mètres. Elle marche avec détermination vers la ligne blanche tandis que la rame fait irruption sur le quai dans un fracas assourdissant. Je la rejoins discrètement, trouvant un passage à travers la foule. Je ne suis plus qu'à quelques pas. Je peux presque sentir le parfum de ses cheveux. La rame s'immobilise. La sonnerie retentit ; les portes s'ouvrent laissant échapper une marée humaine.
Elle cherche à forcer le passage mais doit se mettre sur le côté et reculer un peu pour laisser s'échapper le flot ininterrompu des voyageurs. Je me tiens juste derrière elle. Pour un peu, on pourrait croire que nous sommes ensemble. Son visage se reflète dans la glace du wagon. Vraiment, une très belle femme. Son regard fixe obstinément le vide. Je passe machinalement la main sur la poche arrière de mon jean au travers de laquelle je peux sentir le manche du cran d'arrêt. Un coup sec à la racine du dos. Pas forcément pour la tuer. Pour la paralyser.
Au moment où elle s'apprêtait à monter, je la doublai, grimpai dans le wagon, fit volte-face, lui bloquant le passage. Je plongeai mon regard dans ses yeux tout en esquissant un sourire narquois, mais elle ne me voyait toujours pas. Les voyageurs se tassaient dans le wagon. Elle fit un pas de côté pour m'éviter et entrer. J'attrapai ses poignets. Elle ouvrit la bouche mais resta muette de stupeur. La sonnerie retentit.
- Poussez-vous donc ! Poussez-vous !
Quelle voix ! Ses yeux me lançaient des éclairs de haine. Ses seins se tendaient d'indignation et de rage. Elle était vraiment très belle et la colère la rendait plus belle encore. Elle essaya de se dégager. Je serrai un peu plus fort et la repoussai brusquement comme les portes se fermaient.
Le métro s'ébranle. Je fais un petit signe de la main. Le sang avait coagulé. Elle court sur le quai, hurle au conducteur d'arrêter sa machine. Elle donne des coups de poing contre la vitre. Ses yeux plongent dans les miens. Je soutiens son regard. La rame s'enfonce dans le tunnel. J'ouvre le porte-cartes subtilisé dans son sac Gucci et en retire le permis de conduire. La photo est de très bonne qualité. Probablement prise par un professionnel. Elle s'appelle Marianne. Je suis en train de tomber amoureux. Elle habite dans le quinzième. Je vais l'attendre à la station Quatre Septembre pour lui rendre ses affaires. Plus jamais elle ne me snobera.


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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 00:00

Texte d'Yves-Ferdinand Bouvier


Il est instructif de constater à quel point un abribus peut ressembler à un confessionnal : c'est trop étroit pour qu'on s'y sente à l'aise, et, si ça protège de la pluie et de la neige, ça ne met pas à l'abri des courants d'air ni du froid. Cependant le confessionnal présente le notable avantage qu'on y est seul dans son compartiment comme dans un isoloir, alors que l'abribus nous expose à la promiscuité la plus étonnante ; la seconde différence tendant à démontrer la supériorité du confessionnal est que rien n'oblige à y entrer, sinon la peur inutile de la punition, alors qu'il est difficile d'éviter l'usage de l'abribus lorsqu'on est à pied et que le but est lointain, ou bien qu'il pleut trop fort pour y parvenir sans nager.
Voilà ce à quoi je pense en ce dimanche météorologiquement funeste que je consume, en compagnie d'une poignée d'inconnus, à espérer un autobus qui se fait désirer. Au bout d'une demi-heure d'attente, nous avons déjà fini de nous dévisager dans le détail de nos apparences - alors, au bout d'une heure, n'en pouvant plus de se retenir de parler, un monsieur d'un certain âge s'exclame, la tête branlante de scandale à moitié contenu :
- On voit bien que c'est un arrêt négligé, l'arrêt public !
Il cesse aussitôt de branler la tête pour se frotter les mains du bonheur de sortir de sa solitude épaisse, car un jeune homme lui répond avec l'enthousiasme débordant de son âge, en désignant du doigt la guitare qu'il transporte dans une housse à bandoulière :
- Moi je m'en fous assez, du moment que l'art est public !
Puis, après une pause bien méritée, malgré le silence d'or qui entoure sa réplique, il ajoute avec un large sourire qui lui décolle les oreilles :
- De toute manière, je suis autonome comme la régie des transports, puisque j'ai l'art et l'public !
Et son grand sourire de se décomposer en mille petits éclats de rire... Amusé par son amusement, je crois bon d'ajouter sur un ton faussement grave :
- En somme, si le gouvernement s'occupait sérieusement des transports, ça roulerait pour les artistes comme pour le public !
Je ne saurai pas si le jeune homme goûte mon humour, car le monsieur âgé répond du tac au tac, preuve qu'il n'a pas l'intérieur de la tête aussi décati que l'extérieur :
- Au fond, tout ça prouve bien que le public n'est pas souvent sur la scène, mais que les artistes sont souvent dans le public !
Cette fois encore, le jeune homme est pris de vitesse par l'intervention d'une femme entre deux âges, moulée comme une murène dans un fourreau entre-deux-mers, qui s'exclame avec un naturel de patron-pêcheur :
- Confidence pour confidence, attendre debout, ça ne me change guère de mon métier !
Nous avons tous saisi l'anguille sous la roche, jeunes et moins jeunes pour une fois solidaires - mais, comme nous n'en laissons rien paraître, parce qu'aucun de nous ne sait quoi répondre à l'évidence nue, la femme croit devoir ajouter, avec l'œil luisant d'une friture d'éperlans :
- Eh oui, mes beaux messieurs ! En vérité je vous le dis, j'ai la raie publique : faites-en bon usage !
Par chance, son rire houleux est noyé dans le vrombissement du moteur de l'autobus qui arrive enfin... En dessus du pare-brise, je lis avec un soulagement mêlé d'appréhension le nom de ma destination : République - et je m'embarque avec la confiance reconquise vers mon but qui, le temps d'une discussion entre inconnus, m'a paru si lointain que je pensais ne jamais pouvoir l'atteindre. Je vais alors m'asseoir dans un coin, seul avec mes pensées fraîchement aérées, ainsi que le font les trois inconnus aux autres coins de l'autobus, en sorte d'être sûrs que personne ne succombera plus à la tentation de se parler encore, ni d'art ni d'arrêt ni de raie d'aucune espèce, ni privés ni publics.

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 00:00

Texte de Frédéric Fabbri


Aujourd'hui est un jour faste. J'ai là en ma possession un crayon et un carnet de feuilles quadrillées, avec interlignes gras. Je trace un grand trait sur la première page, coup d'essai après des semaines d'abstinence de contact. Ce premier mot sera un signe, il sera écrit, une ligne, profonde, d'un noir humide, j'aime ce genre de crayon, les crayons sont de nos jours de plus en plus secs, cassants, fins, ils prennent de multiples formes, mais ne sont plus des crayons en tant que tel, parfois objets publicitaires parfois, j'ai beau chercher, je ne vois pas. J'ai à peine plus de trente ans et je n'ai plus touché un vrai crayon depuis mon école secondaire. Ils arborent des noms de nombreuses agences immobilières à ceux de particuliers excentriques, narcissiques ou simplement réconfortés de pouvoir distribuer leur nom, ne pas être simplement résumé à un maillon qu'est cette grosse machine sorte de faucheuse/mangeuse d'âmes, mon crayon me démarque de mon nom de famille « livret de famille », de mon numéro d'immatriculation santé ou de mon adresse IP, je suis. Je ne suis pas simplement une travailleuse, fourmi exemplaire de la République.
Cette rayure sur cette page est parfaite, longue, incurvée, esthétique, elle brise surtout un silence, un silence dont je n'arrive qu'à peine à entrevoir une sortie.
On a posé sur une table ces deux objets, et je le regarde lui, crayon, l'être le plus animé que j'ai pu entrevoir depuis longtemps, bien plus animé que moi en tout cas. Il est plus empli de désir, celui de s'étendre sur cette page que n'importe lequel de mes propres désirs, désirs fourvoyés, acheminés dans ma tête de l'extérieur.
République (Res Republica)
Je me suis réveillé ce jour-là d'une de ces habituelles siestes que j'ai pris l'habitude de prendre pendant ma pause repas. 12h-14h grand moment de solitude isolé partagé par des milliers de petits soldats du grand édifice social. J'habite dans une de ces cages à lapin, un de ces appartements où chaque étage est l'identique du voisin, où une vue d'une tranche de l'immeuble donne la triste sensation de n'être (..) rien. Où un carottage nous définirait comme géologiquement identiques. Je ne sais pas si je fais la même chose que mon voisin ou si lui fait la même chose que moi, mais on est simplement pathétiquement une particule de cet ensemble.
Je mange donc un sandwich sous cello en regardant les infos, comme mon voisin, et il est avancé en filigrane tout du long l'idée de la République, et du bon républicain.
République (Res Republica).
Je me couche pour ma sieste quotidienne en compagnie de mon fils, charmant nouveau-né qui me fait me sentir plus vivant, mais ce jour-là mes yeux ne peuvent quitter ce visage innocent, combien de temps sera t'il mien, la télé, l'école, les camarades de classe, les jeux, la rue, la République de Platon me prend mon enfant, j'en suis tout à coup conscient. Une peur m'envahit. Que lui ai je fait ?
République (Res Republica)
Je sors de mon appartement, je ne sais même pas si ma femme le remarque, sa pause n'est que d'une heure, et entre fourmis travailleuses on n'a de contact que notre labeur terminé.
Je fonce vers mon boulot, bifurque devant le palais de justice « Liberté, Egalité Fraternité », un écriteau indique qu'il y eut ici même un monastère naguère. L'inquisition vers une annihilation a pris le pas sur celui de la foi.
Je me penche sur le sol, frotte mon visage sur le gravier une fois pour la Liberté, une autre fois pour l'Egalité et une dernière sur un sol rouge pour la Fraternité. Des mains m'enserrent, je vois passer des robes d'avocats narguant mon existence, des uniformes bleus et des flashs.

Maintenant je suis là, dans cette chambre à dangers écartés : murs capitonnés, vêtements à maille serrée, on m'a parlé des heures durant. J'ai eu ce crayon parce qu'en plus de refuser de parler, j'ai surtout refusé d'écouter, et c'est encore plus grave pour eux. Quand j'ai su que j'avais perdu mon fils, j'ai su que je pouvais me perdre.
J'ai oublié le temps, même si je devine que le changement d'heure n'a pas encore eu lieu, ils quittent leurs rondes et la lumière du soleil traverse encore les carreaux de plexi. Le mois de juillet est terminé je pense. Juillet, une victoire sur la République de Julius Cassius.
République (Res Republica).

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 16:19

texte de Myriam El Ayadi


Quoi de plus privé que votre corps? Et pourtant, moi, j'en ai fait un objet public. Les hommes viennent y déverser leur trop plein ou parfois plutôt essayer d'y combler un vide. Une sorte d'abîme pour certains, une sorte de réservoir pour d'autres. Allez comprendre. Et pour moi? Ce n'est plus rien. Ma raie est devenue publique et moi je me suis faite pudique, absente, effacée. Oh, je ne me plains pas; je ne vis pas écrasée sous le poids de ces déjections informes et sans nom, je ne mens pas trop pleine de ces bouts de rebus bêtement barrés là avec abus; non, je suis au delà, au-dessus, ailleurs. Ce monde ci ne me dit guère. J'ai laissé la société et notre chère République à ceux qui croient que la pensée nous est donnée à dessein. Non, moi, j'ai pris l'arrêt final, l'arrêt public de ce train que nous prenons tous sans savoir où il nous mène. Je suis descendue et depuis j'erre, sans but, sans plan ni projet. Je m'évade dans mes rêves et n'en reviens jamais même quand ils me secouent, même sous leurs crocs parfois trop acérés. Et croyez-moi c'est tout un art que de savoir rester en dehors, n'être d'aucun camp. Et pourtant me direz-vous l'art est public, il est foule et donc ma passion doit être partagée. Mais je ne puis le voir parce que les brumes m'envahissent et me brouillent la vue. Tous ne sont que formes informes et floues se mouvant avec hâte vers un havre où l'ennui ne sera pas. Pascal avait tort. Ou bien je ne suis pas humaine.

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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 00:00

texte des Mutants Anachroniques


Une journée comme les autres... Sauf la lumière du soleil, qui lui a semblé tout à l'heure plus aveuglante qu'à l'accoutumée... Désormais la nuit approche. Un fort vent s'est levé, entravant sa marche.
Un tramway la frôle, un passant la bouscule, elle entre dans une église, persuadée d'être invisible. Les anges dégringolent de la voûte sur elle, à moins qu'elle ne s'élève, aspirée. Elle titube, s'appuie aux stucs : pas même une matière froide... Il devrait bien faire froid...!? Etrangère.

"Etranger en terre étrangère" : des mots qu'elle a lu dans son dictionnaire d'anglais, tirés de la Bible peut-être : des mots qui font froid.

Avec ses sourcils touffus, son teint mat d'Ouzbek - mat, pas foncé : ceux qui se sont une fois pour toutes intitulés "blancs" ont surtout des peaux qui, au premier coup de sang, deviennent rosées, luisantes, à l'image de ces angelots que les Italiens appellent putti -, elle doute d'avoir sa place au Paradis baroque, ou n'importe où.
Un garçon manqué, la frange coupée très court. De jolies fesses moulées dans un jean serré, qu'on remarque quand elle danse, ce qui ne lui est pas arrivé depuis un an. Elle aime danser. Une Américaine qu'elle a rencontrée l'autre jour près du pont Charles doit l'appeler pour aller danser.

De retour dans la rue. Aux fenêtres d'antiques maisons barbouillées d'enduis frais des coquelicots ricanent.
Elle presse le pas, cherche un ami.

L'imprimé posé près de la tasse, une tache de crème, le tampon officiel...
« Alors c'est comme ça ? C'est chacun pour soi ? »
L'ami détourne la tête :
« Désolé. »

Chaque porte fermée, chaque fenêtre obscure lui crie : « Va-t'en ! »
Elle passe devant la vieille gare. Peut-être se trouvera-t-il là quelqu'un susceptible de l'aider - Making movies on location (Don't you want to be a Model ? Whats is papers ? Papers is nothing, you no need to worry about nothing-), et après tout elle n'est pas non plus née de la dernière pluie (You know him and he knows me, I will keep good care of you-). Néanmoins elle ne s'arrête pas.

Elle revoit ce jour où il a tant plu. Andreï a attrapé froid. La marchandise a beaucoup souffert. La femme d'Andreï pleure et, tout reniflant lui-même, celui-ci ne parvient pas à l'apaiser.
C'est plus dur pour Andreï parce qu'à l'origine, c'étaient ses tableaux qu'il vendait sur le stand. Il transporte encore partout ce portfolio avec les dates des expositions auxquelles il a participé, à Kiev mais aussi une fois à Copenhague.
Même d'être blond aux yeux bleus ne leur rend pas la vie plus facile, à lui comme à son pote Igor - celui qui ressemble au Mychkine de Dostoïevski, sauf que, pas de bol, il déteste Dostoïevski. L'autre soir quatre Tchèques pétés à la bière ont commencé à les insulter. Peut-être, parce qu'ils parlent russe, continue-t-on ici de les voir comme des genres de tankistes envoyés du Pacte de Varsovie.
Le sourire d'Igor, soudain figé. Ce sourire en apparence invincible. Comme il aime les garçons il ne retournera jamais en Ukraine, c'est sûr. Il espère partir en Suède rejoindre ce type dont Ljuba a oublié le nom.

Elle se souvient du temps passé à compter la recette de la journée dans le petit café en bas des marches, que fréquentent la plupart des vendeurs de souvenirs, immigrés ou pas, installés aux abords du Hradcany. Et puis il y a le chien... toujours elle parle au chien, pour le faire tenir tranquille.
Elle ne se souvient plus vraiment de Kiev, où elle vivait elle aussi en dépit de ses origines ouzbèks. Le présent a tout avalé.

Une fois encore elle prend le chemin des escaliers du château. Difficile à expliquer, mais c'est comme ça : du travail, il en reste tant et plus à faire même quand, la messe étant dite, il n'y a de fait plus rien à faire.

C'est toute l'histoire de sa vie.



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