Texte de Stéphane Prat, tenancier, comme il se définit lui-même, du blog
L'esquive du manchot-épaulard.
Main-Dans-Le-Sac ne
se distrayait plus qu'en faisant peur aux adolescentes qui passaient devant son banc. Quand il jaugeait en elles les femmes qu'elles deviendraient, il trouvait soudain très comique la puanteur
qu'il dégageait, sa veste maculée de pisse et de rouquin, sa pogne folle et ses mouvements incontrôlables, comme s'il eût présenté sous un angle particulièrement réaliste l'amour qui attendait
ces adolescentes. Il vit instantanément en moi quelqu'un avec qui parler.
— Veuillez m'excuser monsieur... Auriez-vous cinq minutes à m'accorder, j'ai soudain envie de parler de choses et
d'autres...
Main-Dans-Le-Sac me préparait déjà une petite place sur son banc, il me l'époussetait, la
colonne vertébrale d'équerre, près pour la conversation.
« En tout bien tout honneur, évidemment...
J'étais aussi bien, accompagné ici, que seul ailleurs. Je m'installai.
Le plus souvent, on regardait les murs de Saint-Malo, devant nous, disparaître avec le ciel
azuré, rouge, vert flamboyant. Main-Dans-Le-sac parlait peu et pourtant tellement. Au trou, il est si naturel d'être poète. Les ombres qui progressaient sur la Digue des Bas Sablons, à
Saint-Servan/mer, lui étaient atroces.
On ne repérait pas le moindre mouvement sur ses lèvres. Elles seules au contraire étaient
immobiles, le reste de son corps poursuivant les mouvements vagues et incessants déclenchés par sa main détruite quand il en dépliait de force les articulations foutues ou en recroquevillait les
cicatrices, énormes, comme on n'en conçoit qu'en bandes dessinées, qu'il m'exhibait sur la cuisse sans couleur de son falzar, en tournant le pied autour de sa pointe, dans un mélange de fierté et
de pitié pour lui-même.
Il n'en finissait pas de résumer : accident, main dans le sac, incapacité de travail,
bibine, coups de mou, reproches, coups de gueule, ripostes, coups de genou, divorce, coups de sonnette, chuchotements, des pas dans la cage, énervés, grinçants, des pas de revenants, loyers
impayés, débarras à la cloche de bois, bibine, toilettes publiques, banc, Bas Sablons, banc, toilettes publiques, bibine, inconscience, nettoyage municipal, ombre enragée et retour aux
grelottements sous le soleil, seul, le banc toujours, l'oseille obsédant des passants obscènes et l'éclaircie providentielle des adolescentes, leurs airs de saintes, leurs silences de saintes,
leurs discussions cruelles et leurs pouffades si tordantes, un vrai répit, les gogues publics encore, et il m'en passait...
Il n'avait pas un passé de chômeur, loin s'en fallait. Les boursouflures de sa récente et
vertigineuse descente en enfer n'avaient pas encore totalement masqué le vieillissement lent et prématuré dû au turbin. On apercevait encore, sous la crasse et les tremblements, le bleu roi de sa
veste de costard, cassé d'un fin velours un peu plus sombre. Sa chemise grège, une fois défroissée et nettoyée, devait s'assortir discrètement, entre les tons de la veste et la toile claire de
son futal dont la merde et le soleil avaient enfoui la couleur. Avec une imagination moyenne, on pouvait encore apercevoir en lui l'employé modèle ou même le petit patron exemplaire, un être
discret et intègre. Il y avait encore de la décision dans ses yeux vitreux. Ce serait bien le diable s'il ne trouvait, par le biais de ce passé irréprochable, le moyen de percevoir de l'Etat de
quoi se sustenter plus poétiquement. Je lui expliquai donc comment percevoir l'aumône gouvernementale sans s'engager à remercier le généreux Etat français par un travail fictif, sans
mendier.
— Pensez... On m'a même recalé pour le R.M.I*, trop de biens paraît-il... Je n'ai pourtant que la coque d'un huit mètres. Il est
là-bas, au ponton A. On m'en a vidé dix fois ce mois-ci... Rapport à mon ex-femme, on y a mis les scellés... Je suis cuit...
— Essayez aux Assédics, monsieur, on vous verserait peut-être une allocation de solidarité... Moi-même je viens d'obtenir
l'accord...
— Ah bon, vous aussi.
Main-Dans-Le-Sac se montrait soudain étrangement méfiant. Il ne doutait pas que j'aie dû
affronter des difficultés matérielles ou affectives comparables aux siennes, mais la façon dont je les surmontais ne lui plaisait pas. Il flairait le fraudeur. Mon absence de morale républicaine
le refroidissait subitement. Il collait sa mauvaise fortune sur le dos de ma sérénité pourtant très relative. Pensez-donc ! J'en avais encore pour trois semaines avant de palper mes
premières ASS** et huit supplémentaires avant d'intégrer un appartement brestois. Je ne savais évidemment pas où j'allais nicher cette nuit-là, à Saint-Malo. Un voyage plutôt cocasse, en plein
mois de mai, bronzé comme un skieur de fond !
Je sentais encore dans mon gosier le passage de toutes ces couleuvres qu'on vous fait
avaler avant de consentir à vous laisser survivre, les sermons républicains et autres poncifs solidaires qu'on paraphe fatalement en apposant sa griffe au bas d'un contrat d'insertion. J'avais
même renoncé au R.M.I, tellement on m'avait mis les grappes, et préféré me décarrer de la mère Nation aux forceps. Et ce n'est qu'après deux ans de menus travaux et une discussion de quelques
mois avec moi-même, que je faisais mon retour dans le giron républicain et remplissais la demande pour l'A.S.S. Un dossier haut comme celui de Dutroux ! J'en prendrais pour huit ans, trois
romans, des récits en masses, un Artichaut de Bruxelles et quelques tiroirs d'aphorismes. De quoi me payer des loisirs fort lucratifs : déménageur, livreur de pianos, vendeur occasionnel de
livres d'occasion, distributeur de presse, correspondant de presse. C'est ce qu'on appelle de la clandestinité échevelée, non ? ! De la Fainéantise haut de gamme... Quelle
croisière !
Mais Main-Dans-Le-sac se taisait, dubitatif. Le travailleur en lui se rebellait devant le
destin d'assisté que je lui laissais entrevoir. Avoir cotisé à dieu sait quoi pour des prunes, pendant toutes ces années, pour croupir dans des gogues publics, dans ses propres déjections, ça ne
passait évidemment pas. Je lui reconnaissais l'excuse de la chute, moi qui n'étais pas tombé de bien haut... Mais il charriait tout de même un peu, non ? ! Il restait parfois plusieurs
jours sans être véritablement regardé, il n'osait même pas faire la manche, et pourtant il continuait de plaindre ce système contraint de nourrir les crevards dont il broyait les restes
humains. S'il invoquait la fatalité ou le coup du sort, c'était pour trouver au corps social les excuses qu'il refusait au sien ! On tombe parfois si bas qu'on finit par se regarder de
haut...
Je n'insistai évidemment pas et me levai. Main-Dans-Le-Sac me demanda une cigarette
comme je prenais congé. Je lui donnai de quoi s'en acheter un paquet et s'en jeter quelques uns au comptoir du Bar de la plage, enfin ce qu'il voulait et où bon lui semblait. Et nous nous
quittâmes très heureux de nous quitter.
R.M.I : Revenu Minimum d'Insertion
A.S.S : Allocation Spécifique de Solidarité. Sensiblement du même montant que l'aumône précédente, elle nécessitait nullement l'intervention d'un
travailleur social. Tous les six mois, un employé de l'A.N.P.E s'inquiétait simplement de vérifier que vous étiez encore en vie. Mais depuis janvier 2006, les choses ont changé. Et chaque mois,
l'allocataire doit se présenter au rapport, un « suivi mensuel personnalisé » s'est mis en place. Il y a vraiment trop de travail dans ce pays ! Le gâchis est trop
criant !