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Tous les chemins mènent à Rome

Texte de Frédéric Fabbri


Aujourd'hui est un jour faste. J'ai là en ma possession un crayon et un carnet de feuilles quadrillées, avec interlignes gras. Je trace un grand trait sur la première page, coup d'essai après des semaines d'abstinence de contact. Ce premier mot sera un signe, il sera écrit, une ligne, profonde, d'un noir humide, j'aime ce genre de crayon, les crayons sont de nos jours de plus en plus secs, cassants, fins, ils prennent de multiples formes, mais ne sont plus des crayons en tant que tel, parfois objets publicitaires parfois, j'ai beau chercher, je ne vois pas. J'ai à peine plus de trente ans et je n'ai plus touché un vrai crayon depuis mon école secondaire. Ils arborent des noms de nombreuses agences immobilières à ceux de particuliers excentriques, narcissiques ou simplement réconfortés de pouvoir distribuer leur nom, ne pas être simplement résumé à un maillon qu'est cette grosse machine sorte de faucheuse/mangeuse d'âmes, mon crayon me démarque de mon nom de famille « livret de famille », de mon numéro d'immatriculation santé ou de mon adresse IP, je suis. Je ne suis pas simplement une travailleuse, fourmi exemplaire de la République.
Cette rayure sur cette page est parfaite, longue, incurvée, esthétique, elle brise surtout un silence, un silence dont je n'arrive qu'à peine à entrevoir une sortie.
On a posé sur une table ces deux objets, et je le regarde lui, crayon, l'être le plus animé que j'ai pu entrevoir depuis longtemps, bien plus animé que moi en tout cas. Il est plus empli de désir, celui de s'étendre sur cette page que n'importe lequel de mes propres désirs, désirs fourvoyés, acheminés dans ma tête de l'extérieur.
République (Res Republica)
Je me suis réveillé ce jour-là d'une de ces habituelles siestes que j'ai pris l'habitude de prendre pendant ma pause repas. 12h-14h grand moment de solitude isolé partagé par des milliers de petits soldats du grand édifice social. J'habite dans une de ces cages à lapin, un de ces appartements où chaque étage est l'identique du voisin, où une vue d'une tranche de l'immeuble donne la triste sensation de n'être (..) rien. Où un carottage nous définirait comme géologiquement identiques. Je ne sais pas si je fais la même chose que mon voisin ou si lui fait la même chose que moi, mais on est simplement pathétiquement une particule de cet ensemble.
Je mange donc un sandwich sous cello en regardant les infos, comme mon voisin, et il est avancé en filigrane tout du long l'idée de la République, et du bon républicain.
République (Res Republica).
Je me couche pour ma sieste quotidienne en compagnie de mon fils, charmant nouveau-né qui me fait me sentir plus vivant, mais ce jour-là mes yeux ne peuvent quitter ce visage innocent, combien de temps sera t'il mien, la télé, l'école, les camarades de classe, les jeux, la rue, la République de Platon me prend mon enfant, j'en suis tout à coup conscient. Une peur m'envahit. Que lui ai je fait ?
République (Res Republica)
Je sors de mon appartement, je ne sais même pas si ma femme le remarque, sa pause n'est que d'une heure, et entre fourmis travailleuses on n'a de contact que notre labeur terminé.
Je fonce vers mon boulot, bifurque devant le palais de justice « Liberté, Egalité Fraternité », un écriteau indique qu'il y eut ici même un monastère naguère. L'inquisition vers une annihilation a pris le pas sur celui de la foi.
Je me penche sur le sol, frotte mon visage sur le gravier une fois pour la Liberté, une autre fois pour l'Egalité et une dernière sur un sol rouge pour la Fraternité. Des mains m'enserrent, je vois passer des robes d'avocats narguant mon existence, des uniformes bleus et des flashs.

Maintenant je suis là, dans cette chambre à dangers écartés : murs capitonnés, vêtements à maille serrée, on m'a parlé des heures durant. J'ai eu ce crayon parce qu'en plus de refuser de parler, j'ai surtout refusé d'écouter, et c'est encore plus grave pour eux. Quand j'ai su que j'avais perdu mon fils, j'ai su que je pouvais me perdre.
J'ai oublié le temps, même si je devine que le changement d'heure n'a pas encore eu lieu, ils quittent leurs rondes et la lumière du soleil traverse encore les carreaux de plexi. Le mois de juillet est terminé je pense. Juillet, une victoire sur la République de Julius Cassius.
République (Res Republica).

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U
La république, existe-t-elle vraiment ?
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A
<br /> Voyez en cet assemblage de texte hétéroclites une amorce de réponse...<br /> <br /> <br />
F
Faire un enfant --- ou pas? Seule question ou presque à m'avoir taraudé dans ma période d'hibernation, à un niveau général ou particulier je ne sais pas trop. Une question pour aujourd'hui, ou demain ou --- déjà hier? Même au temps de "l'équilibre de la terreur" ces gens qui prétendaient qu'il était criminel d'amener un enfant au monde, à CE monde, ils me paraissaient ridicules, pompeux. Désormais je ne sais plus. La Terreur sans l'équilibre. C'est cela qu'on ressent, finalement, en lisant ce texte --- au delà des causes évoquées par le narrateur, une terreur possédant ses raisons que la raison ignore.
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A
<br /> Pas de précipitation, la période d'hibernation est loin d'être terminée. Inutile donc de prendre un décision maintenant.<br /> <br /> <br />