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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 15:20

Samuel Socquet a publié un recueil de nouvelles "Enfin seuls", aux éditions La Gabrielle, en 2007. Il est aussi l'auteur de pièces de théâtre et d'essais. Il a animé plusieurs ateliers d'écriture.  "Amère alliance" est une nouvelle inédite, qui a été inspirée à l'auteur par la première scène de "Chantier Musil", un spectacle de danse du chorégraphe François Verret.    

Pour écrire à l'auteur : samuel.socquet@gmail.com

 

Amère alliance

 

 

J’observe le mirage qu’il est convenu d’appeler mariage. Je contemple l’illusion qui enveloppe ces personnages, c'est une brume qui les fait ressembler à des apparitions perdues dans le matin, quand l’aube ne s'est pas encore tout à fait installée. Des apparitions brumeuses ? Ils hurleraient s'ils m'entendaient, ici chacun voudrait se distinguer. Certains s’enorgueillissent d’y être parvenu, d’autres pleurent de ne pas avoir réussi. Je scrute les masques qu’ils portent tous, ceux qui sont arrivés et les autres, qui rêvent que leurs enfants arrivent pour eux. Les glorieux et les malchanceux, mélangés par la grâce du plan des tables. Dans le brouhaha lancinant, des bruits de couverts contre les assiettes, des tintements de verres que l’on entrechoque et, de temps en temps, le POC d'une bouteille que l'on débouche et qui traverse la salle de bal. Ils servent déjà le vin rouge... Quand cette nouvelle comédie a-t-elle commencé ? J'ai l'impression d'être assis à cette table depuis une éternité. J'ai l'impression d'avoir passé ma vie assis à la table de cette vaste comédie. Une farce même pas drôle. Tout à l’heure ce sont les bouchons de champagne qui sauteront vers le plafond, alors ce sera le moment de se lever, sous les hourras, les sifflets et les applaudissements, on devra ostensiblement se prendre par la main, gagner la pièce montée et la trancher avec délicatesse, là les flashes crépiteront, les flashes des intimes, des pique-assiettes et des voyeurs unis en une grande lumière qui nous aveuglera tant qu’on ne distinguera même pas les figurines de sucre posées sur le gâteau, tout en haut, lui en costume sombre, un sourire peint en rouge au travers de son visage, elle vêtue d’une robe blanche et d’une longue traîne qui se perd dans le glaçage. Elle devra le manger goulûment, je devrai la croquer tout entière, jusqu'à la moindre miette de sa traîne infinie, tous siffleront jusqu'à ce que j’avale le dernier morceau de ce sucre écœurant. Les sifflets redoubleront, les hourras se feront hystériques, à ce moment-là on devra s’embrasser, les Viva !! fuseront, les flashes seront encore plus violents que tout à l’heure, sous leur éclair unique je ne distinguerai même pas ses paupières. Puis on devra ouvrir le bal. A moins que ce ne soit à son père de la guider pour la première danse ? Je ne me souviens plus. Ma mère m’a fait répéter les étapes ce matin mais je les ai déjà oubliées, elles se superposent avec celles de la première fois et tout ça s’embrouille. Ça ne devrait pourtant pas, toutes ces étapes sont rigoureusement identiques. Convenances… C’est ma mère qui jubile, au bout de la table d’honneur. Horreur. Elle a réussi. Rien ne l’arrête jamais. J’ai cédé la première fois, de guerre lasse, j’ai toujours été incapable de résister longtemps à ses exigences, ses insistances. L’honneur. L’honneur de la famille, tu comprends ça ? Oui, l’horreur, je la comprends maman. L’horreur du premier Oui, de la première pièce montée pleine d’une crème déjà si écœurante, du premier pas de danse avec eux tout autour, les mêmes qu’aujourd'hui, qui portaient déjà ces mêmes masques, certains semblent juste un peu plus fatigués. Le premier pas de danse… Oui, je me souviens, c’était à nous d’ouvrir le bal et ce soir il va falloir recommencer. Convenances… Je sens son genou se presser contre ma cuisse gauche, aux oreilles elle porte de longues guirlandes de diamants, ça scintille dès qu’elle bouge sa petite tête de moineau, son genoux frêle (racé dit ma mère) se fait plus insistant. Je suppose que je devrais le caresser. Convenances… Je m’exécute, le regard toujours rivé sur la vaste salle, les petits chaises, leur velours grenat caché par les longues robes des femmes, leur bois doré que les hommes les moins convenables ou les plus imbibés ont recouvert de leur veste, chaque fois que l’un d’eux se met en chemise je surprends l’air désapprobateur de ma mère. C’est elle qui dirige le bal du repas par les gestes discrets qu’elle adresse au maître d’hôtel. Elle adore ça. Elle tenait à ces chaises de bal, à leurs pieds si délicats, elle a dit que la première fois ça manquait de classe, que ces chaises de salle des fêtes lui ont gâché tout son plaisir. Je ne sais pas ce qu'est une chaise de salle des fêtes, mais ma mère a des idées très arrêtées sur ces choses-là. Le moindre geste de son quotidien obéit déjà à des règles très précises, alors une journée comme celle-ci… Ce sera un événement mon chéri, tu verras. On t’en reparlera encore dans vingt ans. Tu me remercieras. La première fois on n’avait pas vu assez grand, mais cette fois-ci la cérémonie sera grandiose, la soirée inoubliable. Si elle savait… Ma mère est magnifique, elle se figure que l’or des chaises de bal, les lustres de cristal et les majordomes en queue de pie sauveront cette union de son inévitable naufrage. Maintenant elle y va carrément avec sa main petite (distinguée assure ma mère). Son genou n’a cessé de frotter ma cuisse depuis tout à l’heure, comme si ça ne suffisait pas elle y a rajouté sa main, celle qui porte le solitaire que ma mère a choisi avec elle. Honneur… Par instants je perçois dans le tumulte son rire aiguë. Comment sera sa voix le matin au réveil ? Se pourrait-il qu’elle soit encore plus aiguë que là, maintenant ? La précédente avait une voix grave, j’aimais bien sa voix cassée au réveil, c’est ce qui m’a le plus manqué quand on a décidé de faire chambre à part, sans rien en dire à personne. Convenances… Honneur… Je tenais à faire bonne figure auprès de ma mère, auprès de mon père, auprès de mes frères. Aujourd'hui je me persuade que je m’en fous, pourtant je suis assis là. A la place d’horreur de la table d’honneur. Je suis si lâche que j’ai encore cédé à leurs injonctions à tous, à leur inlassable insistance. Dépêche-toi ! Tes neveux nous réclament des cousins !! Mon fils aîné célibataire ? Pense à ma réputation, que diront mes associés ? Toi, mon fils ? Toi, seul et sans enfants ? Tu veux que ta mère ait honte de toi ? Au début j’ai tenu bon, j’espérais qu’ils se lasseraient.

J’ai résisté moins d’une année.

Avec la précédente à la voix grave, on est passé devant le juge au printemps dernier, c’était un vendredi 21 mars. Hasard du calendrier ? On avait signé le registre du maire à la même date, jour pour jour. Pour le maire, un jour d’hiver aurait été plus approprié : en lui répondant Oui j’avais l’impression d’entrer en hibernation prolongée, de me transformer en marmotte prête à sombrer pour des lustres dans l’inconscience. Mais pour le juge, j’ai trouvé que le 21 mars c’était plutôt bon signe, j’y voyais celui d’un renouveau, ma vie s’ouvrait, pleine de solitude et de promesses. J’ai signé les papiers du juge sans même les lire, elle a pleuré un peu, puis on est allés boire un café à la brasserie du Palais. Elle est là, à quelques tables, avec son nouveau mari. Ils rient aux éclats. Masques, eux aussi ?

Après le juge, la liberté annoncée s’est transformée en un acharnement maternel. J’aurais dû m’en douter, elle en avait une autre sous la main. Elle avait tout planifié depuis l’annonce de notre divorce. Mes frères étaient de mèche, mon père aussi, il avait tiré quelques ficelles dans l’ombre de ses conseils d’administration. Ma mère attaqua la première, C’est celle qu’il te faut, je pensais C’est ça, cause toujours mais je lui répondais Oui maman. Chaque mardi, pendant notre déjeuner, elle revenait à la charge. Peu à peu elle a entraîné toute la famille dans son sillage.

La main racée s'accroche fermement à ma cuisse, ses doigts s’agrippent nerveusement à la couture de mon pantalon, à travers le tissu je sens ses ongles manucurés, si elle continue elle va me graver sa marque dans la cuisse. Je souris à ma mère qui me sourit, elle rayonne en maîtresse de cette cérémonie qui semble répondre à ses attentes. L’autre fois elle avait choisi jusqu'à la maille de mes chaussettes, il avait fallu que ce soit du fil d'écosse tissé serré. Très importantes, les chaussettes ! Lorsque tu seras assis devant le maire on ne verra que ça. Cette fois-ci j'ai tenu bon pour les chaussettes. Et aussi pour le pantalon, et pour la veste et la cravate : j’ai tout imposé. Le modèle de la bague, je m’en foutais, mais il n’était pas question que je me fasse avoir à nouveau pour le costume, la première fois j’avais l’impression d’être déguisé. La première fois… Huit ans déjà, pourtant il me semble que c’était hier, tout est si dramatiquement pareil, jusqu'au guirlandes qui scintillent aux oreilles de la nouvelle. Seuls ses mouvements de tête sont différents. C’est vrai qu’elle est gracile. Mais cette façon de s’accrocher à la couture de mon pantalon comme une petite souris… Comment sera-t-elle au réveil ? Est-ce qu’elle minaudera ? Elle me fera sûrement regretter la précédente, sa voix rauque et ses mauvaises manières. J’aimais ses mauvaises manières, qu’elle était si habile à dissimuler en public. J’ai découvert ça avec elle, les mauvaises manières. Ca me semblait tellement exotique. Elle était libre, c’est peut-être pour ça que ça a duré sept années. Mais celle-ci ? Elle a l’air si comme il faut. On dirait pourtant qu’elle a du mal à se maîtriser, depuis tout à l'heure son genou cogne nerveusement contre le mien avec une régularité de métronome. Je regarde son profil de jeune moineau qui se superpose à celui de ma nouvelle belle-mère, chez elle le menton rejoint le cou, un peu à la manière d’une tortue. Vieillira-t-elle comme sa mère ? Je ne serai plus là pour voir ses chairs s’affaisser. Avec elle ça durera combien de temps ? Des mois ? Des années ? Est-ce qu'elle voudra bien faire chambre à part ? Sera-t-elle seulement capable de jouer la comédie ? La précédente était indépendante et notre arrangement lui convenait à elle aussi, mais celle-là me semble si apeurée. Si pleine d’espoir… Sa main gauche s’accroche à ses boucles dorées, elle tourne sa tête et plonge ses yeux verts dans les miens. C’est vrai qu’elle a de beaux yeux. C'est vrai qu'ils sont limpides. Transparents, presque. Elle me sourit, d'un sourire tendre, on dirait. Ses ongles relâchent enfin leur étreinte sur ma cuisse et elle pose sa main sur la mienne, je lâche ma fourchette, je réponds à sa pression par un léger mouvement du pouce sur ses phalanges fines. Le brouhaha disparaît et entraîne avec lui les chaises de bal, nos mères, les POC et les majordomes. Ses oreilles se sont arrêtées de scintiller, sa bouche s’entrouvre sur des dents qui se chevauchent légèrement, je n'avais pas vu que ses dents se chevauchaient, ce détail me touche, son genoux s’éloigne, sa main quitte la mienne, son regard plonge dans son assiette vide, ses doigts se saisissent inutilement d'une fourchette. Ma main gauche se repose sur sa cuisse et la caresse doucement. A travers la soie blanche, mes doigts sentent des frissons parcourir sa chair. Puis, sur mon bras aussi, des frissons.

Peut-être finirai-je tout de même par l’aimer...

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