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2 juillet 2009 4 02 /07 /juillet /2009 19:32

Texte de Stéphane Prat, tenancier, comme il se définit lui-même, du blog L'esquive du manchot-épaulard.


Main-Dans-Le-Sac ne se distrayait plus qu'en faisant peur aux adolescentes qui passaient devant son banc. Quand il jaugeait en elles les femmes qu'elles deviendraient, il trouvait soudain très comique la puanteur qu'il dégageait, sa veste maculée de pisse et de rouquin, sa pogne folle et ses mouvements incontrôlables, comme s'il eût présenté sous un angle particulièrement réaliste l'amour qui attendait ces adolescentes. Il vit instantanément en moi quelqu'un avec qui parler.

Veuillez m'excuser monsieur... Auriez-vous cinq minutes à m'accorder, j'ai soudain envie de parler de choses et d'autres...

Main-Dans-Le-Sac me préparait déjà une petite place sur son banc, il me l'époussetait, la colonne vertébrale d'équerre, près pour la conversation.

« En tout bien tout honneur, évidemment...

J'étais aussi bien, accompagné ici, que seul ailleurs. Je m'installai.

Le plus souvent, on regardait les murs de Saint-Malo, devant nous, disparaître avec le ciel azuré, rouge, vert flamboyant. Main-Dans-Le-sac parlait peu et pourtant tellement. Au trou, il est si naturel d'être poète. Les ombres qui progressaient sur la Digue des Bas Sablons, à Saint-Servan/mer, lui étaient atroces.

On ne repérait pas le moindre mouvement sur ses lèvres. Elles seules au contraire étaient immobiles, le reste de son corps poursuivant les mouvements vagues et incessants déclenchés par sa main détruite quand il en dépliait de force les articulations foutues ou en recroquevillait les cicatrices, énormes, comme on n'en conçoit qu'en bandes dessinées, qu'il m'exhibait sur la cuisse sans couleur de son falzar, en tournant le pied autour de sa pointe, dans un mélange de fierté et de pitié pour lui-même.

Il n'en finissait pas de résumer : accident, main dans le sac, incapacité de travail, bibine, coups de mou, reproches, coups de gueule, ripostes, coups de genou, divorce, coups de sonnette, chuchotements, des pas dans la cage, énervés, grinçants, des pas de revenants, loyers impayés, débarras à la cloche de bois, bibine, toilettes publiques, banc, Bas Sablons, banc, toilettes publiques, bibine, inconscience, nettoyage municipal, ombre enragée et retour aux grelottements sous le soleil, seul, le banc toujours, l'oseille obsédant des passants obscènes et l'éclaircie providentielle des adolescentes, leurs airs de saintes, leurs silences de saintes, leurs discussions cruelles et leurs pouffades si tordantes, un vrai répit, les gogues publics encore, et il m'en passait...   

Il n'avait pas un passé de chômeur, loin s'en fallait. Les boursouflures de sa récente et vertigineuse descente en enfer n'avaient pas encore totalement masqué le vieillissement lent et prématuré dû au turbin. On apercevait encore, sous la crasse et les tremblements, le bleu roi de sa veste de costard, cassé d'un fin velours un peu plus sombre. Sa chemise grège, une fois défroissée et nettoyée, devait s'assortir discrètement, entre les tons de la veste et la toile claire de son futal dont la merde et le soleil avaient enfoui la couleur. Avec une imagination moyenne, on pouvait encore apercevoir en lui l'employé modèle ou même le petit patron exemplaire, un être discret et intègre. Il y avait encore de la décision dans ses yeux vitreux. Ce serait bien le diable s'il ne trouvait, par le biais de ce passé irréprochable, le moyen de percevoir de l'Etat de quoi se sustenter plus poétiquement. Je lui expliquai donc comment percevoir l'aumône gouvernementale sans s'engager à remercier le généreux Etat français par un travail fictif, sans mendier.

Pensez... On m'a même recalé pour le R.M.I*, trop de biens paraît-il... Je n'ai pourtant que la coque d'un huit mètres. Il est là-bas, au ponton A. On m'en a vidé dix fois ce mois-ci... Rapport à mon ex-femme, on y a mis les scellés... Je suis cuit...

Essayez aux Assédics, monsieur, on vous verserait peut-être une allocation de solidarité... Moi-même je viens d'obtenir l'accord...

Ah bon, vous aussi.

Main-Dans-Le-Sac se montrait soudain étrangement méfiant. Il ne doutait pas que j'aie dû affronter des difficultés matérielles ou affectives comparables aux siennes, mais la façon dont je les surmontais ne lui plaisait pas. Il flairait le fraudeur. Mon absence de morale républicaine le refroidissait subitement. Il collait sa mauvaise fortune sur le dos de ma sérénité pourtant très relative. Pensez-donc ! J'en avais encore pour trois semaines avant de palper mes premières ASS** et huit supplémentaires avant d'intégrer un appartement brestois. Je ne savais évidemment pas où j'allais nicher cette nuit-là, à Saint-Malo. Un voyage plutôt cocasse, en plein mois de mai, bronzé comme un skieur de fond !

Je sentais encore dans mon gosier le passage de toutes ces couleuvres qu'on vous fait avaler avant de consentir à vous laisser survivre, les sermons républicains et autres poncifs solidaires qu'on paraphe fatalement en apposant sa griffe au bas d'un contrat d'insertion. J'avais même renoncé au R.M.I, tellement on m'avait mis les grappes, et préféré me décarrer de la mère Nation aux forceps. Et ce n'est qu'après deux ans de menus travaux et une discussion de quelques mois avec moi-même, que je faisais mon retour dans le giron républicain et remplissais la demande pour l'A.S.S. Un dossier haut comme celui de Dutroux ! J'en prendrais pour huit ans, trois romans, des récits en masses, un Artichaut de Bruxelles et quelques tiroirs d'aphorismes. De quoi me payer des loisirs fort lucratifs : déménageur, livreur de pianos, vendeur occasionnel de livres d'occasion, distributeur de presse, correspondant de presse. C'est ce qu'on appelle de la clandestinité échevelée, non ? ! De la Fainéantise haut de gamme... Quelle croisière ! 

Mais Main-Dans-Le-sac se taisait, dubitatif. Le travailleur en lui se rebellait devant le destin d'assisté que je lui laissais entrevoir. Avoir cotisé à dieu sait quoi pour des prunes, pendant toutes ces années, pour croupir dans des gogues publics, dans ses propres déjections, ça ne passait évidemment pas. Je lui reconnaissais l'excuse de la chute, moi qui n'étais pas tombé de bien haut... Mais il charriait tout de même un peu, non ? ! Il restait parfois plusieurs jours sans être véritablement regardé, il n'osait même pas faire la manche, et pourtant il continuait de plaindre ce système contraint de nourrir les crevards dont il broyait les restes humains. S'il invoquait la fatalité ou le coup du sort, c'était pour trouver au corps social les excuses qu'il refusait au sien ! On tombe parfois si bas qu'on finit par se regarder de haut...

Je n'insistai évidemment pas et me levai.  Main-Dans-Le-Sac me demanda une cigarette comme je prenais congé. Je lui donnai de quoi s'en acheter un paquet et s'en jeter quelques uns au comptoir du Bar de la plage, enfin ce qu'il voulait et où bon lui semblait. Et nous nous quittâmes très heureux de nous quitter.

 

R.M.I : Revenu Minimum d'Insertion

A.S.S : Allocation Spécifique de Solidarité. Sensiblement du même montant que l'aumône précédente, elle nécessitait nullement l'intervention d'un travailleur social. Tous les six mois, un employé de l'A.N.P.E s'inquiétait simplement de vérifier que vous étiez encore en vie. Mais depuis janvier 2006, les choses ont changé. Et chaque mois, l'allocataire doit se présenter au rapport, un « suivi mensuel personnalisé » s'est mis en place. Il y a vraiment trop de travail dans ce pays ! Le gâchis est trop criant !

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Published by Antidata - dans Textes
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commentaires

Le Manchot-Epaulard 21/01/2010 09:54


Cher Mutant anachronique, le garçon; cher Bertrand Redonnet

Vous vous retrouvez dans la "Préface Virtuelle" d'un petit livre intitulé "L'apiculture postmoderne" concocté pour la collection "les à-côtés du Grognard" de la revue du même nom. (Livres
imprimables via Lulu) Ce livre reprend en outre ce récit, Main-Dans-Le-Sac. Vous pouvez d'ores et déjà découvrir cette "préface virtuelle" : hic!

http://www.lulu.com/content/livre-%c3%a0-couverture-souple/lapiculture-postmoderne/8193444

(cliquer sur "aperçu", au bas de la couverture)

amitiés.
Stéphane Prat


Bertrand Zozo 09/07/2009 08:20

Salut, salut...
Et tu imagines bien, Stéphane : les amplitudes thermiques de ce côté-ci de la Vistule donnent le vertige, ça va du moins 30 au plus 35. En fait, ce que j'aime dans les climats, ce sont les extrêmes. J'ai bien dit "dans les climats."
C'est aussi plein de bon sens ce que tu écris là. L'idéologie, quels qu'en soient les choix - si tant est qu'un idéologie ait des choix -, est toujours un prisme déformant entre la réalité, puisque, par essence ( au prix où est le fuel !) elle est cette réalité passée à la moulinette de l'idée.
Quant à l'écriture, constitutive de notre existence, j'en disais excatement la même chose ici:
http://lexildesmots.hautetfort.com/archive/2009/07/06/un-mot-sur-pierre-michon.html

Amitiés à toutes et tous et vacances paisibles à celles et ceux qui y sont.

Stéphane Prat 07/07/2009 19:02

Salut à vous deux,et un fameux juillet à toi, Bertrand Zozo, dans ton coin, du côté de la Vistule, que j'imagine, je ne sais pas bien pourquoi, aussi caniculaire l'été que rude l'hiver.

Vos propos, mutant anachronique, ne sont pas du tout à côté de la plaque. Ils ouvrent au contraire à bien des considérations et des enjeux sur lesquels il convient de se déterminer pour garder la maîtrise de son existence. L'écriture est une voie bien cahotique pour y parvenir, et même si je n'ai jamais revendiqué de statut particulier d'artiste ou d'écrivain, persévérer dans l'écriture et dans l'existence sont pour moi une seule et même chose. Votre analyse est très juste concernant cette sorte de déréalisation (ou dévalorisation) individuelle, qui repose sur une multitude de leurres et de mensonges, parfois idiots ou primaires, mais dont nul ne peut totalement se soustraire et qui sont pour cela extrêmement délicats à dévoiler, à maîtriser.
Et à l'évidence, pour reconnaître ce phénomène chez l'autre, il faut l'avoir éprouvé soi-même, s'être regardé de haut, soi aussi, un jour ou l'autre, d'une manière ou d'une autre.
Seulement le partage et la communication ne sont pas histoires de bonne volonté, mais de générosité réciproque. Et éviter l'idéologie concernant ces questions, c'est parfois, tout simplement, la seule façon de garder contact avec son humanité.

Amitiés.

mutants anachroniques, le garçon 06/07/2009 14:36

Faire que les individus se ressentent comme surnuméraires et pour cela se méprisent eux-même est clairement l'un des tours de passe-passe les plus nauséabonds de la société comme elle va. D'un autre côté le point de vue de l'artiste est toujours un peu biaisé, non? Sa pratique artistique faisant sens à ses propres yeux, il possède l'avantage, modeste certes, de pouvoir vivre différemment le regard de la société, la fragilité de son statut, etc. Difficile, il me semble, de demander à son interlocuteur d'en faire autant. Parce que le terme "d'aumône" revient après tout beaucoup dans le texte, or l'un établit fermement sa revendication d'indépendance au-delà, tandis que l'autre n'a guère de choix - qu'il y ait ou pas flicage - que de n'y voir que la dépendance induite habituellement par le recours à ce terme. Je trouve la dernière phrase extraordinaire. Et même en admettant que mes quelques observations soient tout à fait à côté de la plaque, l'essentiel reste que d'une façon générale ce texte "donne à penser"!

Bertrand Redonnet 03/07/2009 14:11

Belle plume, l'ami Stéphane.
Pleine de ses détails croustillants qui font les belles pages et de ce désespoir latent, discret, sans jérémiades ni complaisance, qui font les belles peintures de notre sale temps.
Cordialement
BR

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