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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 14:44

Texte de Charlotte Monégier



— Allez-vous-en !

Je regarde la vieille dame de travers. J’essaie de prendre mon air le plus méchant qui soit, en arquant mes sourcils à quatre-vingt-dix degrés. Celui qui fait souvent peur à ma femme lorsqu’elle me bouscule un peu trop vite le matin pour avaler ses tartines brûlées. Ou qu’elle me réveille en pleine nuit parce qu’elle a envie de faire l’amour et que moi, j’ai besoin de sommeil. Je me dis qu’avec cette centenaire, la réaction devrait forcément être plus violente. Mais elle ne décolère pas. Accrochée à son parapluie rouge, elle prend pied sur mon banc. Ses mocassins tordus s’enfoncent dans la pelouse comme s’ils avaient toujours été là.

— Je vous demande de partir, madame.

C’est à son tour de m’observer cruellement. Je peux discerner quelques touffes de poils au-dessus de sa lèvre supérieure. Elle plisse les paupières avec délicatesse, se racle la gorge, recule la tête d’un mouvement extrêmement rapide et me crache dessus. Ecœuré, je recule d’un pas.

— Ecoutez, petite séculaire, ici c’est ma place, d’accord ? Je viens tous les jours à la même heure. Et vous devriez le savoir puisque vous habitez le quartier. Ce n’est pas la première fois que je vous vois.

Aucun mouvement. Je m’approche lentement, écarte les bras en grand pour l’effrayer un peu plus encore. En vain. Elle place maintenant son pébroque entre ses jambes dans l’intention, sans doute, de m’attaquer avec si je continue à insister. Mais je n’abandonne pas. Derrière moi, déjà, je peux entendre le générique. La boutique a ouvert ses portes en grand, c’est le moment, ça va commencer. Et je ne suis toujours pas assis. Je jette un œil à droite, puis à gauche. Mais les autres places sont occupées. Un couple s’embrasse fougueusement par là, sans faire attention à ce qui passe autour eux. Un peu plus loin, trois adolescents boutonneux échangent des cartes colorées en rigolant comme des benêts. Et derrière, une femme enceinte berce un autre enfant dans une poussette gigantesque et pleine de jouets. Non. Je ne peux pas m’attaquer à ceux-là. Il n’y a qu’elle, cette vioque, fragile et presque déjà morte, que je peux détrôner.

 

Sur ma montre, il est treize heures cinq. La musique a laissé place à la voix de John, mon présentateur fétiche. Elle arrive jusqu’à mes tympans, pénètre ma couche épithéliale après avoir crevé mes fibres de collagène et la muqueuse respiratoire qui recouvre toute mon oreille moyenne. Les vibrations sont là. Je les sens, je les entends. Mais à mon plus grand désespoir, je ne peux pas voir l’image qui s’y rapporte. C’est insupportable. Je serre les poings, énervé, déçu, et là, je vois ma voleuse sourire bêtement en admirant le journal télévisé de John. Bonjour… Et le spectacle débute. Il raconte qu’il y a eu un viol dans le sud de la France. Il parle d’une gamine de quatorze ans. Je pousse un cri de douleur à l’idée de ne pas pouvoir apercevoir le visage de la victime. Puis c’est au tour des enseignants. Une manifestation ! C’est ce que je préfère ! Et je loupe tout, à cause d’elle.

— S’il vous plaît, madame… Laissez-moi votre place... Je vous en supplie !

Je suis maintenant agenouillé devant elle. Les mollets dans la boue et les deux mains jointes. Mais elle ne fait plus attention à moi. Elle fixe la dizaine de petits écrans qui se partagent l’espace du magasin de hi-fi. Alors je me retourne. Mon journaliste adoré nous quitte déjà. Il lance un dernier reportage sur l’élevage des œufs d’escargots en Lorraine. Un met qui remplacera très bientôt le caviar, conclut-il, tout sourire. L’ancêtre, toujours accoudée à son parapluie, bave de faim. Ses iris sont jonchés de peaux molles qui lui barrent la vue, si bien que je n’en distingue pas la couleur. Peut-être que si je crie très fort elle en mourra sur place ? Une crise cardiaque est si vite arrivée. Mais avant de passer à l’acte, je tente une dernière argumentation.

— Vous savez, le banc est une chose publique. C’est comme la République : c’est à tout le monde.

— Et comme John, répond-elle tout bas. C’est un artiste et l’art est public, non ?

— Je suis d’accord. C’est un artiste. Du moins, il me permet d’avoir quelque chose à raconter à ma femme le soir, quand je rentre de mon travail minable. Vous savez, je suis comptable pour une petite entreprise, et mon épouse, elle n’aime pas trop les chiffres… Ah ça, non. Alors tous les jours, je viens ici. Je m’assois devant cette boutique, face à cette multitude d’écrans en vente, et j’écoute les infos pour me tenir au courant…

Je lui lance un regard soudainement dubitatif, avant de reprendre :

— Mais où voulez-vous en venir exactement lorsque vous dites que l’art est public ?

— Eh bien… Vous auriez simplement pu vous asseoir près de moi. On aurait partagé cet espace, si réduit soit-il, fait-elle en agitant la main le long du banc vert. Vous auriez vu ces charmants escargots, vous auriez appris des tas de choses à votre femme.

Elle se lève difficilement. J’entends ses os craquer un à un.

— Mais surtout, poursuit-elle, ça m’aurait évité de vous cracher dessus. 

Elle s’en va à petits pas, courbée à quatre-vingt-dix degrés comme mes sourcils. Demain, elle ne sera peut-être plus là. C’est certain, même.

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Published by Antidata - dans Textes
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commentaires

Fitoussi Marc 06/07/2009 11:58

Belle plume, j'aime particulièrement les descriptions de la "séculaire" !

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