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19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 00:00
texte de Rodolphe Bléger


Le métro n'arrivait toujours pas. La foule emplissait le quai jusqu'à l'intolérable. Les gens s'agglutinaient, se bousculaient pour se rapprocher le plus possible du bord, n'hésitant pas à mordre sur la ligne blanche, l'air absent, chacun jouant à être absorbé par des pensées de la plus haute importance tout en cherchant à trouver la meilleure place, celle qui permettrait d'entrer dans un wagon bondé. Pardon ! Pardon ! Vu du sol, la scène qui se joue ne manque pas d'intérêt. Une armée de chaussures en mouvement. Un ballet de petits pas. Un haut talon verni qui écrase une ballerine en cuir. Une pantoufle de vair outragée. Un mocassin en daim qui échappe douloureusement à la pression d'une botte multicolore. Il y en a de toutes les formes, de toutes les marques, des bien entretenues, des négligées, des chaussures de ville, des chaussures de sport, des chaussures à la mode, d'autres démodées, des neuves, des usées, des chaussures strictes, sévères, sérieuses, fantaisistes ou improbables.
J'ai posé un genou sur le bitume crasseux pour lacer mes baskets. Les lacets en nylon, ça ne vaut rien. Je sens la pression de la foule contre moi. On cherche à m'écraser les doigts ; on m'évite en maugréant. Je vais pour achever une boucle quand quelqu'un trébuche sur ma jambe et s'écroule sur mon dos en jurant ; ma bouche heurte instantanément le sol et une douleur insupportable se propage à travers tout mon corps. J'ai au moins deux dents de cassées ! Je ne m'apitoie cependant pas sur mon sort afin de ne pas être piétiné par la foule. Je lève la tête. Mon agresseur est une femme d'une trentaine d'année, les cheveux coupés au carré sur un visage ovale. Elle feint de ne pas me voir. Soupire. De grands yeux vert émeraude. Une bouche fine et mélancolique. Elle tient un sac Gucci. Je saigne un peu.
- Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien !
Mais je parle dans le vide. Elle a déjà tourné les talons. Le pan de son manteau de luxe m'envoie une rafale de vent à la figure. A quoi est-ce que je jouais aussi ? Qu'est-ce que je fichais à genoux à une heure de pointe sur un quai noir de monde ? Ce n'était peut-être pas très malin, c'était la faute de ces lacets en nylon et ce n'était pas une raison pour me traiter de la sorte. Pour m'ignorer. Au moins deux dents de cassées ! Un instant j'eus envie de me dresser d'un bond, de me jeter sur elle, de lui enfoncer mon cran d'arrêt dans le corps et de la pousser sur la voie ! Un mouvement de panique aurait envahi la station République. Une clameur horrifiée se serait élevée sous la voûte carrelée. Des cris de terreur bientôt couverts par le grondement assourdissant de la rame survenant du tunnel, puis par le crissement métallique des freins sur les rails. Le choc sourd, le corps broyé, la chair et le sang jaillissant d'un bout à l'autre du quai, éclaboussant les visages hagards, chacun comprenant instantanément que le trafic allait être interrompu pour une durée indéterminée, que les pompiers allaient devoir se frayer un passage, que les policiers allaient poser des questions auxquelles il serait impossible de répondre, personne n'ayant rien vu ni entendu. Pourquoi chercher à comprendre, le Parisien donnera toutes les précisions demain. Tout le monde aurait l'œil rivé à sa montre. Combien de temps à attendre jusqu'à la fin de l'incident ? Combien de minutes de retard ? A-t-on idée de se jeter sous les roues du métro ! Quel égoïsme ! Encore un camé !
Les phares du métro balayent le couloir de la ligne 3. Il arrive enfin. Je me dépêche de finir la boucle de mes lacets, me lève vivement. La femme n'est qu'à quelques mètres. Elle marche avec détermination vers la ligne blanche tandis que la rame fait irruption sur le quai dans un fracas assourdissant. Je la rejoins discrètement, trouvant un passage à travers la foule. Je ne suis plus qu'à quelques pas. Je peux presque sentir le parfum de ses cheveux. La rame s'immobilise. La sonnerie retentit ; les portes s'ouvrent laissant échapper une marée humaine.
Elle cherche à forcer le passage mais doit se mettre sur le côté et reculer un peu pour laisser s'échapper le flot ininterrompu des voyageurs. Je me tiens juste derrière elle. Pour un peu, on pourrait croire que nous sommes ensemble. Son visage se reflète dans la glace du wagon. Vraiment, une très belle femme. Son regard fixe obstinément le vide. Je passe machinalement la main sur la poche arrière de mon jean au travers de laquelle je peux sentir le manche du cran d'arrêt. Un coup sec à la racine du dos. Pas forcément pour la tuer. Pour la paralyser.
Au moment où elle s'apprêtait à monter, je la doublai, grimpai dans le wagon, fit volte-face, lui bloquant le passage. Je plongeai mon regard dans ses yeux tout en esquissant un sourire narquois, mais elle ne me voyait toujours pas. Les voyageurs se tassaient dans le wagon. Elle fit un pas de côté pour m'éviter et entrer. J'attrapai ses poignets. Elle ouvrit la bouche mais resta muette de stupeur. La sonnerie retentit.
- Poussez-vous donc ! Poussez-vous !
Quelle voix ! Ses yeux me lançaient des éclairs de haine. Ses seins se tendaient d'indignation et de rage. Elle était vraiment très belle et la colère la rendait plus belle encore. Elle essaya de se dégager. Je serrai un peu plus fort et la repoussai brusquement comme les portes se fermaient.
Le métro s'ébranle. Je fais un petit signe de la main. Le sang avait coagulé. Elle court sur le quai, hurle au conducteur d'arrêter sa machine. Elle donne des coups de poing contre la vitre. Ses yeux plongent dans les miens. Je soutiens son regard. La rame s'enfonce dans le tunnel. J'ouvre le porte-cartes subtilisé dans son sac Gucci et en retire le permis de conduire. La photo est de très bonne qualité. Probablement prise par un professionnel. Elle s'appelle Marianne. Je suis en train de tomber amoureux. Elle habite dans le quinzième. Je vais l'attendre à la station Quatre Septembre pour lui rendre ses affaires. Plus jamais elle ne me snobera.


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Published by Antidata - dans Textes
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