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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 00:00

Texte d'Yves-Ferdinand Bouvier


Il est instructif de constater à quel point un abribus peut ressembler à un confessionnal : c'est trop étroit pour qu'on s'y sente à l'aise, et, si ça protège de la pluie et de la neige, ça ne met pas à l'abri des courants d'air ni du froid. Cependant le confessionnal présente le notable avantage qu'on y est seul dans son compartiment comme dans un isoloir, alors que l'abribus nous expose à la promiscuité la plus étonnante ; la seconde différence tendant à démontrer la supériorité du confessionnal est que rien n'oblige à y entrer, sinon la peur inutile de la punition, alors qu'il est difficile d'éviter l'usage de l'abribus lorsqu'on est à pied et que le but est lointain, ou bien qu'il pleut trop fort pour y parvenir sans nager.
Voilà ce à quoi je pense en ce dimanche météorologiquement funeste que je consume, en compagnie d'une poignée d'inconnus, à espérer un autobus qui se fait désirer. Au bout d'une demi-heure d'attente, nous avons déjà fini de nous dévisager dans le détail de nos apparences - alors, au bout d'une heure, n'en pouvant plus de se retenir de parler, un monsieur d'un certain âge s'exclame, la tête branlante de scandale à moitié contenu :
- On voit bien que c'est un arrêt négligé, l'arrêt public !
Il cesse aussitôt de branler la tête pour se frotter les mains du bonheur de sortir de sa solitude épaisse, car un jeune homme lui répond avec l'enthousiasme débordant de son âge, en désignant du doigt la guitare qu'il transporte dans une housse à bandoulière :
- Moi je m'en fous assez, du moment que l'art est public !
Puis, après une pause bien méritée, malgré le silence d'or qui entoure sa réplique, il ajoute avec un large sourire qui lui décolle les oreilles :
- De toute manière, je suis autonome comme la régie des transports, puisque j'ai l'art et l'public !
Et son grand sourire de se décomposer en mille petits éclats de rire... Amusé par son amusement, je crois bon d'ajouter sur un ton faussement grave :
- En somme, si le gouvernement s'occupait sérieusement des transports, ça roulerait pour les artistes comme pour le public !
Je ne saurai pas si le jeune homme goûte mon humour, car le monsieur âgé répond du tac au tac, preuve qu'il n'a pas l'intérieur de la tête aussi décati que l'extérieur :
- Au fond, tout ça prouve bien que le public n'est pas souvent sur la scène, mais que les artistes sont souvent dans le public !
Cette fois encore, le jeune homme est pris de vitesse par l'intervention d'une femme entre deux âges, moulée comme une murène dans un fourreau entre-deux-mers, qui s'exclame avec un naturel de patron-pêcheur :
- Confidence pour confidence, attendre debout, ça ne me change guère de mon métier !
Nous avons tous saisi l'anguille sous la roche, jeunes et moins jeunes pour une fois solidaires - mais, comme nous n'en laissons rien paraître, parce qu'aucun de nous ne sait quoi répondre à l'évidence nue, la femme croit devoir ajouter, avec l'œil luisant d'une friture d'éperlans :
- Eh oui, mes beaux messieurs ! En vérité je vous le dis, j'ai la raie publique : faites-en bon usage !
Par chance, son rire houleux est noyé dans le vrombissement du moteur de l'autobus qui arrive enfin... En dessus du pare-brise, je lis avec un soulagement mêlé d'appréhension le nom de ma destination : République - et je m'embarque avec la confiance reconquise vers mon but qui, le temps d'une discussion entre inconnus, m'a paru si lointain que je pensais ne jamais pouvoir l'atteindre. Je vais alors m'asseoir dans un coin, seul avec mes pensées fraîchement aérées, ainsi que le font les trois inconnus aux autres coins de l'autobus, en sorte d'être sûrs que personne ne succombera plus à la tentation de se parler encore, ni d'art ni d'arrêt ni de raie d'aucune espèce, ni privés ni publics.

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Published by Antidata - dans Textes
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