A l'occasion de la sortie en librairie du dernier ouvrage de Marc
Villemain, Et que morts s'ensuivent aux éd. du Seuil, nous publions ici la nouvelle qu'il avait fait
paraître dans Short satori, aux éd. aNTIDATA en 2007. Marc Villemain est aussi à l'origine du blog
Les 7 mains, cahier d'exercices que se partagent 7 auteurs au rythme d'un auteur par jour.
M. parvint à se réveiller in extremis. Il sauta du lit, se précipita au fond de la chambre,
et
désamorça le système avant qu’il ne s’ébranle. Son fonctionnement, pyramidal, était tout
à fait classique : chaque cellule individuelle de chaque immeuble d’habitation était dotée d’une alarme photomagnétique qui retentissait au diapason de l’alarme centrale, laquelle dégorgeait
dans la ville au moyen d’amplificateurs positionnés tout en haut de pylônes eux-mêmes reliés au pôle émetteur du Mirador – nom usuel donné au bâtiment qui abrite les activités de la sécurité
gouvernementale. Chaque matin à cinq heures quinze, donc, sur l’ensemble du territoire national et pour une durée de cent quatre-vingt quinze secondes (soit la durée exacte de l’allocution
présidentielle qui institutionnalisa le changement de régime), les sirènes éveilleuses de l’État recouvraient tout autre indice sonore connu – timbre, grésillement, frottement, éclat, mélopée,
résonance, grincement, miaulement ou autre sanglot. M. esquissa un sourire : pour le quatrième jour consécutif depuis l’entrée en vigueur du dispositif d’éveil, son horloge biologique avait
réussi à anticiper sur le déclenchement de la sonnerie horaire légale. Ainsi parvenait-il à atténuer les désagréments physiques et psychiques consécutifs à la « stridulation de
sécurité », selon l’expression consacrée par le législateur. Les stores abaissés et l’habitude aidant, ladite stridulation en provenance du dehors ne le faisait plus guère souffrir :
preuve qu’on s’habitue à tout, que tout est question d’expérience et de vigueur morale. De la rue, le pas cadencé des Éveilleurs se répercutait de façade en façade, et avec lui le faisceau des
torches qui s’écrasait sous l’épais plancher de l’ozone. Le groupe, quoique armé, ne suscitait guère de craintes dans la population, ses équipes étant pour la plupart composées de gamins en échec
scolaire, de jeunes retraités bénévoles ou d’anciens marginaux soucieux de conquérir quelque dignité matérielle. On ne leur connaissait d’ailleurs que fort peu d’exactions et, lorsqu’il y en eut,
elles étaient surtout motivées par des logiques tout à fait étrangères à leur mission – le plus souvent quelque vengeance personnelle afférente à des affaires datant d’avant l’application des
nouvelles règles de sociabilité. Reste que les Éveilleurs suscitaient au sein de la population une certaine forme de mansuétude amusée – d’aucuns, sourires en coin, avaient d’ailleurs trouvé
plaisant de les affubler du sobriquet de « Nouveaux Coqs ».
Naturellement, le ralliement à une telle ambition civilisationnelle nécessita un peu de
temps : il y eut des récalcitrants. Ceux-là furent pourtant moins nombreux et résolus que ce que l’on eût pu craindre. Un temps, M. fit d’ailleurs partie de ces groupes, lesquels étaient au
fond si peu convaincus de leur propre utilité qu’ils s’étaient d’eux-mêmes regroupés sous la bannière des « quichottiens », ultime trace sans doute d’un esprit de dérision très fin
de siècle. Toujours est-il que lesdits quichottiens attestèrent à l’époque d’une opiniâtreté certaine dans la lutte, parvenant à réintégrer dans l’usage commun quelques règles de l’ancienne
bienséance bourgeoise, à faire rétablir l’enseignement de la littérature classique dans certaines écoles et libérer de prison quelques fumeurs indisciplinés, et même à dépénaliser la possession
d’un réveille-matin individuel. Avec le temps, M. et la poignée de ceux dont il partageait les convictions cédèrent pourtant du terrain, admettant finalement que les mutations enregistrées par le
climat dans le courant du vingtième siècle, qui avaient réduit les périodes de lumière naturelle à quatre heures par jour, contraignaient à modifier radicalement les rythmes biologiques et
sociaux de l’humain. Il y avait à cela de très suffisantes raisons de santé publique et de productivité industrielle, mais les quichottiens avaient surtout fini par admettre l’urgence d’enrayer
les mutations génétiques que ne manquerait pas d’entraîner la tombée progressive de la nuit sur terre, et dont tout attestait qu’elles finiraient par conduire le genre humain à son extinction. Un
document officiel, émanant des principaux organismes de surveillance internationaux et sobrement intitulé « L’Homme dort trop », faisait
d’ailleurs autorité : c’est sur la base de ce document que les principales sociétés humaines purent s’engager sur une voie enfin révolutionnaire. Nonobstant les apparences, rien, dans
l’organisation sociale collective, n’était pourtant fondamentalement ni radicalement neuf : tout existait déjà dans la société pré-totalitaire française du tournant des vingtième et
vingt-et-unième siècles, lorsque s’amorça le glissement qui permit aux anciennes puissances occidentales d’instaurer un contrôle social total – les grandes régions de fondamentalisme religieux
jouissant en l’espèce de quelques longueurs d’avance. Moyennant quoi, cette époque de ce qu’on a appelé le « virage français » était chaudement commémorée par le gouvernement, qui, non
sans raison, considérait qu’elle contribua plus que toute autre à désaliéner les hommes des artifices idéologiques et autres arguties métaphysiques, causes de division entre les différentes
communautés humaines. Pour l’essentiel, il avait donc suffi aux autorités de systématiser les anciennes velléités et de leur donner le lustre d’une philosophie morale susceptible d’être adoptée
par l’humanité dans son entier. Ainsi naquit notre humanisme, enseigné dans les meilleures écoles de management politique sous le nom de syncrétisme transhumain hygiénique
organisationnel, philosophie qui fonde pour longtemps les grands préceptes de notre civilisation – pour longtemps et, espérons-le, pour les siècles des siècles.
Du fait de son statut d’ex-quichottien repenti, M. était soumis à un régime de surveillance
qui, de facto, lui permettait surtout de jouir d’une protection plutôt appréciable : certains partisans un peu trop zélés du régime considéraient en effet ces convertis d’un mauvais œil,
doutant de leurs intentions et de la sincérité de leurs ralliements. Aussi, à l’instar de n’importe quel individu autrefois placé sous le régime classique du contrôle judiciaire, M. devait-il
signaler régulièrement sa présence au commissariat de police et se conformer à la procédure usuelle de thérapie psychique ; quant à son bracelet de traçage électronique, sa portée avait
simplement été accrue afin d’être opérationnelle sur un rayon de quatre cents kilomètres, quand ceux que porte Monsieur Tout le Monde n’étaient opératoires que sur un rayon de cinquante. Une fois
ingurgité le petit déjeuner lyophilisé fourni sur un plateau à chacun des administrés du régime, et après avoir réceptionné les consignes officielles sur sa messagerie électronique, M. endossa la
parka étanche réglementaire, quitta son lieu de vie individualisé et se mit en marche vers le commissariat (ce lundi était jour de pointage). C’est en descendant la rue, où résonnait encore la
talonnade apaisante des Éveilleurs, qu’il réalisa combien il lui était malaisé de s'accoutumer aux nouvelles arêtes qu’avaient peu à peu pris les contours de la lumière naturelle. La clarté
radieuse de son enfance, cette clarté sincère qui déployait son lin sur les monts, les vallées et les plaines, qui scintillait sur les tuiles humides des maisons, sur la corolle des pétales de
tournesol et sur la dernière écume de la vague s’essoufflant sur les algues miroitantes, cette clarté-là n’était plus : une toile d’ombre lui faisait obstruction, toile qu’un projecteur
aurait comme éclairée de derrière – ainsi, au théâtre, pouvons-nous deviner, en arrière du lourd rideau rouge qui tarde à se lever, de sombres silhouettes qu’agite quelque conciliabule
ésotérique. La lumière n’était pas même tamisée – de ce tamis au centre duquel il aimait installer cette jeune femme qui, jadis, le laissait la dévêtir entièrement, nimbée seulement de cette
couleur d’ocre et de terre que la lumière prenait parfois lorsqu’elle s’éclipsait sur le point du jour. Non, la lumière, aujourd’hui (« mais depuis combien de temps ? »
songea-t-il), cette lumière tombait en masses opaques et térébrantes, ou à la façon d’agrégats acides, indigestes et sirupeux. La révolution climatique avait été à ce point brutale que les
organes humains de la vision n’avaient pu encore apprivoiser les nouvelles frontières de l’espace, ses formes, ses contours, ses liserés fuyants, son épaisseur même, ce halo aléatoire qui ornait
et atténuait les objets, les paysages, les visages. Voilà à quoi songeait M. en marchant, qui en oublia de conserver à son visage le sourire de rigueur, et à son corps la démarche allante et
nette qui attestait de la transparente intégration des citoyens à la communauté moderne – comme si le passage à un monde définitivement ombreux allait de soi, ou ne faisait que continuer l’ancien
monde baigné de sa plénitude solaire. Ce relatif oubli de soi, syndrome après tout excusable d’une sentimentalité propre à notre genre et à laquelle le temps seul peut remédier, marqua pour M. le
début d’une phase sinistre dont il ne connaîtrait en vérité jamais la fin.
Le commissaire le connaissait bien, et pour cause. Affectant une jovialité de bon aloi chez
un fonctionnaire de la nouvelle société hygiénique organisationnelle, le bel homme costumé tendit une main gantée d’un lycra couleur chair qui moulait jusqu’à la moindre scorie cutanée.
Ce gant était le privilège des agents de la fonction publique, par statut et mission davantage exposés à la population, donc à l’ensemble des bactéries que le Programme national de purification
avait commencé d’extirper. M. la saisit en retour, affichant lui aussi cette forme particulière et maîtrisée de l'empressement qui permet que se noue le lien social fondamental de la communauté.
Ici étaient regroupés les principaux postes de commandement de l’ensemble des divisions sécuritaires de la nation : au beau milieu d’un vaste couloir immergé dans sa blancheur électrique, un
jeu de pancartes indiquait le bon couloir à emprunter, selon ce que le visiteur était venu chercher : Division des redresseurs de
lumiÈre, Faiseurs de faisceaux, Activeurs de sonoritÉs, Extincteurs d’intimitÉs, Mobilisateurs de bravitude, Caste des Éveilleurs – tous corps de
métiers créés dès les premières heures de la nouvelle ère, et qui en matérialisaient la toute-puissance. L’échange fut on ne peut plus courtois, quoique, ce qui est assez naturel au fil du temps,
non exempt d’un certain caractère mécanique. M. parapha les attestations habituelles avec un naturel qui ne le surprenait plus (« qu’il est doux de se sentir bien », songea-t-il), et
que le bon commissaire jugeait d’un œil souverain et favorable – vieux tropisme qui, disait-on, l’inclinait à accorder son pardon plus facilement que de raison. Dans un tel cadre, et alors que le
contexte, la bonne volonté civique de M. et la relative bienveillance du commissaire permettaient d’envisager l’avenir avec quelque sérénité raisonnable, son erreur fut proprement irréparable.
Sentant qu’il se réintégrait plus tranquillement que ce qu’il avait conjecturé, et peut-être trop assuré de sa réussite, il entreprit, une fois accomplies les formalités attachées à son statut,
de sortir un petit écrin en jade de la poche intérieure de sa parka étanche réglementaire, d’un coup d’ongle exercé d’en déverrouiller le fermoir dans un claquement sec, puis d’en extraire une
cigarette qu’il tapota d’abord avec moult désinvolture sur le rebord du bureau (sans doute afin d’en tasser le tabac), et qu’il alluma finalement, comme si de rien n’était. Le temps, le bâtiment,
la vie même, s’étaient comme arrêtés sur ce geste qui ne symbolisait plus rien depuis de fort nombreuses années déjà, si ce n’est une très ancienne déviance que, non sans quelque légitimité,
d’aucuns pensaient amplement neutralisée. Le commissaire lui-même, pourtant aguerri et médaillé en conséquence, ne parvint à dissimuler l’instant de flottement ontologique qui l’étreignit.
Honneur de sa corporation et gardien vigilant de l’ordre public, il se ressaisit pourtant et, alors que s’amplifiait l’écho de la talonnette des Eveilleurs rentrant au casernement, passa fissa
les menottes à M., qui, alors même qu’il recrachait la fumée et affectait à ce geste une lenteur solennelle, sembla soudain prendre conscience de l’énormité de son acte. Dans son infinie
clémence, la nouvelle ère ne le condamna pourtant qu’aux trente jours réglementaires de détention – d’aucuns arguant de son ancien militantisme quichottien pour exiger du ministère public qu’il
durcît la peine.
En prison, M. s’était rapidement convaincu de sa faute – et ne se la pardonnait pas.
Croisant le commissaire, il lui adressa en sortant un regard dénué de toute rancœur, de toute disposition perplexe ou simplement équivoque ; un regard éclatant de contrition, qu’animait seulement
le désir de regagner le chemin de la normalité hygiénique et organisationnelle. Il retrouva donc la rue, cette même rue qu’il avait parcourue un mois plus tôt en sens inverse, et,
affaibli par la pénitence, alangui sans doute par le sentiment de la liberté recouvrée, entreprit de la remonter lentement jusqu’à la cellule individualisée de son immeuble. La lumière lui
semblait tout aussi étrange qu’à l’aller – d’autant plus étrange en vérité que les cellules d’internement étaient nuits et jours éclairées par de formidables néons jaunes et maladifs. Mais la
prison n’expliquait pas tout. Clairvoyant, l’esprit de M. empruntait toutefois des voies détournées, battant la chamade et dérivant en de brefs instants vers des astres depuis longtemps éteints.
Face à lui, sur le même trottoir recouvert d’une nappe de plastique luisant, venaient une mère et son fils qui le regardaient bizarrement – de ces airs en biais par lesquels se manifestent
d’ordinaire l’anxiété, ou le doute, ou le sentiment de l’étrangeté, peut-être de la pitié. M. constatait ce qu’il suscitait, mais rien, dans sa démarche ou son comportement, ne semblait pouvoir
l’expliquer. Il marchait, il marchait normalement, paisiblement, sachant très bien où il allait, et il avait même figé le sourire de rigueur sur sa figure. Donc, ils se croisèrent. M. fit un
large sourire à l’enfant tout en lui tendant une de ces friandises qu’il avait coutume de mâchouiller pour lui-même dans les moments de pause. Ce qui devait advenir advint : la mère le gifla
et hurla pour appeler les secours. Tandis qu’une cohorte d’Éveilleurs patrouillait dans le sens inverse, marchant dru et claquant talon, aussitôt un attroupement se forma, où certains reconnurent
l’ancien quichottien prosélyte. Une jeune femme au beau visage, si beau qu’on aurait pu le croire découpé dans l’ovale d’une rose, parlait avec humeur et disait qu’elle aussi l’avait reconnu,
qu’il lui avait même tenu la porte, il y a quelques semaines, dans un grand magasin. Tollé, rumeur qui enfle, esclandre : les autorités se frayèrent un chemin jusqu’à M. et le ramassèrent,
prostré, grelottant, mastiquant le papier du bonbon qu’il avait offert au petit garçon.
Il fut intégré dans les rangs des Éveilleurs après un long séjour en hôpital psychiatrique
pénitentiaire, vivant de compassion et d’expédients et jouissant d’une petite cellule individualisée dans un bâtiment de la périphérie. Le ministère public l’a autorisé à prendre soin d’un petit
chien auquel il a donné le nom de Thanatos – parce qu’il était le frère jumeau de Hypnos, qui, seul, parvint à endormir Zeus. Il déambule souvent, à pas d’heure, hasardant sa marche jusque dans
les rues les moins éclairées de la ville, d’un pas qu’alourdit parfois, et parfois jusqu’à la chute, le souvenir des mondes qui ont chu.